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    Ce billet s'inscrit à la suite de celui du 1er juin, « Faut-il manger des animaux ? ».

     

     

    En agriculture, les animaux sont élevés pour bien d'autres raisons que la production de viande. L'élevage existe même dans des sociétés végétariennes (cf. l'Inde) et pose des questions agronomiques, écologiques et éthologiques. Les modes d'élevage et le bien-être animal méritent une attention particulière et feront l'objet de mon prochain billet. Je vais essayer de balayer ici les différents usages des animaux sur une ferme, et les justifications de leur présence.

     

    Le simple fait d'élever des animaux est en effet parfois remis en cause, notamment en raison des surfaces agricoles considérables qui sont consacrées à la production de leur nourriture, et donc détournées de la consommation humaine. Certaines sources affirment même que plus de la moitié des surfaces agricoles sont utilisées à produire la nourriture du bétail, mais ces chiffres doivent être nuancés.

     

    Bovins en culture attelée au Nord-Bénin - Photo J. Caplat

     

    Porter et tracter

     

    À l'échelle planétaire, l'un des rôles essentiels des animaux de ferme est de porter des charges et de de tirer du matériel. C'est le cas des ânes, lamas, chameaux ou chevaux de bâts, incontournables dans les sociétés installées dans des régions montagneuses ou désertiques. C'est le cas également des bœufs et chevaux de trait, qui permettent aussi bien de transporter des marchandises ou des humains dans des carrioles que de tirer des charrues et autres matériels de culture.

     

    Ce rôle est devenu marginal en Europe, même si les chevaux de trait connaissent un regain d'intérêt chez les agriculteurs biologiques, les viticulteurs ou les forestiers (débardage du bois). Il permettent en effet un travail bien plus fin que les tracteurs, sans dégrader les sols fragiles. En forêt, ils permettent d'exploiter des taillis sous futaie et d'éviter des coupes à blanc.

     

    Ces animaux travaillent au quotidien avec des humains, qui nouent avec eux de véritables relations dans la durée, car chaque humain n'en gère qu'un ou deux. Leurs propriétaires leur sont souvent très attachés, et en prennent généralement soin.

     

    Valoriser les surfaces en herbe

     

    Je lis souvent qu'il faut 10 kg de céréales pour produire 1 kg de viande bovine. Ce calcul est hélas pertinent lorsqu'il concerne les bovins confinés dans des fermes d'engraissement aux États-Unis ou dans le sud de l'Europe (Italie et Espagne), et même une partie des vaches laitières françaises dont la viande est ensuite commercialisée. Mais il oublie que les bovins, tout comme les ovins (brebis) et caprins (chèvres), consomment normalement essentiellement de l'herbe ! Le système digestif des ruminants est adapté à la consommation d'aliments à base de cellulose (herbe, foin, paille), et non pas à base d'amidon (céréales, protéagineux). Un élevage cohérent de vaches, de brebis ou de chèvres utilise ces animaux pour pâturer des surfaces en herbe.

     

    Il n'y a dès lors plus aucun sens à calculer des « surfaces théoriques de céréales » si les animaux concernés ne consomment pas de céréales, mais de l'herbe. Car les prairies sont souvent nécessaires pour l'équilibre des écosystèmes et elles sont des puits de carbone stockant du CO2, or elles ne sont pas valorisables pour l'alimentation humaine directe : nous ne sommes pas des ruminants et ne pouvons pas digérer l'herbe (sauf bien sûr à des doses infimes, comme les aromates).

     

    Qui voudrait décemment transformer les steppes kazakhes ou mongoles en champs de céréales ? Qui saurait cultiver massivement la toundra arctique ? Qui envisagerait la disparition des prairies de montagne et de leurs écosystèmes spécifiques et précieux ? Qui serait favorable au drainage des dernières prairies humides des régions bocagères et à leur remplacement par l'agriculture industrielle au détriment de la faune et de la flore qu'elles abritent ? Tous ces espaces en herbe sont entretenus par des troupeaux, mi-sauvages mi-domestiqués dans certaines régions du monde, forcément agricoles en Europe (où l'évolution climatique et historique a éliminé l'ancienne mégafaune inter-glaciaire). Non seulement l'élevage de ruminants est normal sur ces écosystèmes à préserver, mais il est même nécessaire. Il est ensuite logique d'en valoriser le lait, et éventuellement la viande pour ceux, majoritaires en Europe, qui en consomment.

     

    Des petits troupeaux sont utiles voire indispensables même dans des régions de cultures de céréales et d'oléoprotéagineux. En effet, le maintien de la structure physique du sol et de sa fertilité à moyen et long terme impose de diversifier le cycle des végétaux et d'implanter régulièrement des prairies (en général une séquence de deux ou trois ans tous les cinq à dix ans), et bénéficie fortement de l'apport régulier de compost. Or, les prairies doivent bien être valorisées par des ruminants, et la production de compost suppose justement de disposer d'animaux. Ici encore, il est erroné de raisonner en « concurrence nutritionnelle avec les humains », puisqu'il s'agit d'une complémentarité dans un cycle complexe.

     

    Porcs et volailles : une situation plus délicate

     

    Ce qui vaut pour les ruminants ne vaut pas pour les monogastriques (porcs et volailles). Ces derniers valorisent les mêmes types d'aliments que les humains, et entrent donc bel et bien en concurrence avec l'alimentation de l'humanité. Pour autant, ils peuvent trouver leur place dans un système cohérent... mais elle reste forcément modeste.

     

    Les porcs peuvent valoriser des sous-produits alimentaires rejetés par l'Homme, tels les déchets de légumes, les « issues de triage » des céréales, le petit-lait des élevages laitiers, etc. C'est la raison pour laquelle leur place historique est celle de tout petits élevages complémentaires, que ce soit en Asie ou en Europe (quelques porcs par ferme). Les unités spécialisées en production porcine sont rapidement incohérentes sur le plan agronomique, et doivent importer leurs aliments (et exporter leurs déjections... ou polluer le voisinage).

     

    Il en est de même pour les volailles, qui valorisent à peu près les mêmes sous-produits que les porcs (sauf le petit-lait), et qui devraient constituer des ateliers complémentaires sur des fermes polyvalentes, et non pas des élevages hors-sol déséquilibrés et sans lien au territoire.

     

    Méfions-nous des fausses comparaisons

     

    Les calculs sur le détournement de céréales pour la production animale semblent plus favorables aux porcs et volailles (viande blanche) qu'aux ruminants (viande rouge), car il ne faut que 3 à 4 kg de céréales pour produire 1 kg de viande blanche. Vous comprenez que je conteste formellement ce raisonnement. En effet, le calcul correspond à un détournement effectif pour la viande blanche : son alimentation est soustraite aux humains, et d'autant plus que les élevages de porcs et de volailles sont de plus en plus industriels. Pire encore, ces élevages concentrationnaires sont des bouillons de culture bactérienne et virale, et sont une aberration et un scandale en terme de condition animale. À l'inverse, il est possible d'élever des ruminants sans leur apporter de céréales (ou très peu en complément marginal), et donc sans entrer aucunement en concurrence avec l'alimentation humaine.

     

    Un régime carné durable s'appuiera donc surtout (mais avec modération) sur la viande de moutons et de bovins élevés à l'herbe – sans s'interdire les œufs et la viande de porcs et de volailles, mais plus parcimonieusement.

     

     

    Si l'on accepte d'élever des animaux, la question qui se pose alors est celle du volet suivant : comment les élever en respectant leur éthologie et leur biologie ?

     

     


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    La place de l'élevage dans l'agriculture de demain soulève plusieurs questions en cascade. Mes prochains billets vont en décliner quelques-unes, en commençant aujourd'hui par une considération préalable qui inclut nécessairement une dimension philosophique et éthique : pouvons-nous, et devons-nous, manger des animaux ?

     

    Il n'y a aucun doute, une agriculture pérenne devra réduire la part des productions animales. Quel que soit le mode de production, le système alimentaire ultra-carné de la société occidentale n'est pas tenable à l'échelle planétaire, tant il mobilise de surfaces et de ressources. Nous devrons donc apprendre à manger moins de viande et de produits laitiers. Faut-il pour autant préconiser le végétarisme ? La question est légitime et pertinente.

     

    Le végétarisme est possible, sinon souhaitable

     

    Le choix du végétarisme est entièrement respectable et justifié. La santé humaine n'impose absolument pas la consommation de viande, puisqu'il est aisé d'absorber l'ensemble des acides aminés et des graisses utiles à partir des végétaux et des produits animaux non-carnés (œufs, produits laitiers). Il est même possible d'aller plus loin et de pratiquer le végétalisme. À condition de s'astreindre à un régime alimentaire rigoureux, la consommation conjointe de céréales et de légumineuses permet l'apport des acides aminés et des vitamines essentielles à l'organisme humain.

     

    Au-delà de la théorie nutritionniste, le végétarisme et le végétalisme constituent des réalités incontestables de nombreuses sociétés humaines. Encore aujourd'hui, plus de la moitié de l'humanité est végétarienne, car l'immense majorité des habitants de l'Asie (notamment l'Inde et une partie de la Chine) ne consomment jamais de viande. En réalité, c'est le régime carné qui est minoritaire, et c'est le fait de manger des animaux qui est une anomalie pour la plupart des humains actuellement en vie.

     

    Ne pas manger de viande est donc possible et parfaitement légitime. Pour autant, faut-il imposer le végétarisme à l'humanité ?

     

    Un régime carné est plus simple, et ancré dans certaines cultures

     

    De nombreuses sociétés, et notamment celles issues de l'Europe de la Renaissance, ont fait de la consommation de viande un trait culturel – et un confort alimentaire. Il est indéniable que ce régime alimentaire facilite l'accès à certaines vitamines, à quelques acides aminés rares et à des graisses utiles. Il est « simple et efficace ».

     

    Il s'inscrit en outre dans une continuité avec le régime des cueilleurs-pêcheurs-chasseurs. Je n'ai pas écrit « chasseurs-cueilleurs », car cette formule est en réalité erronée : les sociétés préhistoriques et les peuples contemporains non-agriculteurs ne se nourrissaient et ne se nourrissent que très marginalement des produits de la chasse. L'image d'Épinal de sociétés organisées autour de la chasse est partiellement fausse sur le plan social et presque toujours fausse sur le plan alimentaire. Même lorsque la chasse joue un rôle social majeur (en structurant la société et les mythes), elle n'apporte qu'une minorité des aliments réellement consommés. C'est bien la cueillette (fruits, baies, racines, tubercules, feuilles...) qui assure l'alimentation réelle et continue de ces sociétés. La pêche vient généralement en deuxième (même chez les Inuits, qui sont plus pêcheurs que chasseurs), et la chasse ne fournit des aliments que ponctuellement et aléatoirement. Quoi qu'il en soit, la chasse est présente, et peut se transformer, lors de la sédentarisation, en élevage.

     

    L'anti-spécisme : une approche pertinente mais incomplète

     

    Face à l'histoire et aux cultures alimentaires, certains végétariens répondent par l'anti-spécisme. Il s'agit alors de prendre conscience de notre continuité profonde avec l'ensemble du règne animal, et de s'appuyer sur cette continuité pour étendre l'interdiction du meurtre (telle qu'elle existe dans toutes les sociétés évoluées) au règne animal tout entier.

     

    Cette approche reste pourtant biaisée, car elle remplace souvent la prétendue prédominance humaine sur le monde par une prétendue prédominance animale. Les sociétés de cueilleurs-pêcheurs-chasseurs ne tombent pas dans cette erreur, et reconnaissent tout le règne vivant comme contigu à l'Homme ; c'est ainsi qu'ils s'excusent lorsqu'ils doivent tuer un animal mais qu'ils sont également conscients de faire un « tout » avec les plantes et le monde. La continuité de la vie n'a que faire de la barrière des espèces animales, mais elle n'a également que faire de la barrière entre les « règnes » de notre classification moderne. Les bactéries, les algues, les champignons, les plantes herbacées, les arbres, les insectes, les batraciens, les mammifères, les poissons, les humains sont tous en continuité. Ils se consomment tous les uns les autres, dans un cycle ouvert qui assure une transformation permanente des cellules et des organismes.

     

    Divers régimes alimentaires sont possibles

     

    Alors, que faire ? La première chose est d'éviter le systématisme. Il est aussi inadéquat de se moquer des végétariens (qu'il conviendrait plutôt de féliciter), que d'invoquer l'anti-spécisme pour rejeter la consommation de viande en oubliant que les questions qu'il pose concernent toute l'alimentation.

     

    Une solution, adoptée par certains courants du taoïsme, du bouddhisme ou de l'indouisme, consiste à refuser toute prédation du vivant (animaux ET végétaux) et à se contenter de prélever des portions qui ne mettent pas l'organisme en péril. Cela conduit à ne consommer que des produits animaux (lait, œufs) sans jamais consommer de viande, mais également à ne consommer que des fruits et des organes végétaux réparables (certaines feuilles et racines que les plantes reconstituent après prélèvement). Un tel régime, basé sur de très hauts principes, ne permettrait cependant pas de nourrir toute l'humanité actuelle, et demande une hygiène de vie très exigeante et délicate.

     

    Une autre solution consiste à respecter les choix culturels et individuels de chacun, et à accepter aussi bien le végétarisme que la consommation de viande. Mais dans tous les cas, l'anti-spécisme (élargi nécessairement à l'ensemble des êtres vivants) enseigne avec raison à ne pas confondre « consommation » et « prédation ». Que nous mangions une salade, une portion de fromage ou un morceau de viande, nous devons être conscients que nous sommes redevables à d'autres êtres vivants.

     

    La consommation de viande doit être parcimonieuse et éthique

     

    Cette conscience nous impose une règle d'or : éviter de provoquer une souffrance. Les végétariens ont le mérite de poser crument une question incontournable qui mène à une exigence trop souvent oubliée, celle d'élever les animaux dans des conditions respectueuses de leur éthologie, et de n'accepter leur mise à mort que selon des processus réduisant rigoureusement la souffrance et le stress. Ces conditions ne sont pas négociables, aucune consommation de viande ne peut se justifier sans les respecter.

     

    Enfin, si la consommation de viande peut être admise, elle doit revenir à un niveau cohérent avec le potentiel de production de la planète et avec la santé humaine (une partie des pathologies occidentales découlent d'une sur-consommation de viande et de produits laitiers). Il n'est pas nécessaire de supprimer l'élevage, mais aucune agriculture ne sera pérenne en lui conservant une place aussi disproportionnée.

     

     


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    Les mots sont souvent des pièges. L'histoire individuelle et collective de chaque lecteur le conduit souvent à les « investir » d'un sens différent de celui que leur donne l'auteur. C'est pourquoi, avant de nommer l'agriculture à construire pour demain, il me paraît essentiel de la décrire fondamentalement. À chacun, ensuite, de lui donner le nom qu'il préfère – même si certains sont bien plus motivés et défendables que d'autres.

     

    Il existe plusieurs agricultures très différentes

     

    La première nécessité est de bien comprendre que les bases et présupposés de l'agriculture dite « conventionnelle » (= qui fait actuellement convention) ne sont pas les seuls possibles. La quasi-totalité des travaux en faveur d'une agriculture « plus respectueuse de l'environnement » considèrent comme acquis le principe d'une sélection standardisée, de cultures pures (une seule espèce végétale par parcelle agricole) et d'une mécanisation prétendument libératrice. Ils se contentent alors, en réalité, d'aménager l'agriculture conventionnelle. Il s'agit non seulement d'une paresse intellectuelle, mais également d'un profond ethnocentrisme : ce « modèle » correspond à l'archétype industriel de l'un des trois grands foyers d'invention de l'agriculture, celui issu du croissant fertile et qui a gagné l'Europe plusieurs milliers d'années avant notre ère.

     

    Il suffit d'étudier les deux autres grands foyers d'invention de l'agriculture (foyer asiatique et foyer centre-américain) pour comprendre qu'il existe d'autres systèmes agraires efficaces et cohérents. Il suffit de revenir aux bases élémentaires de l'agronomie pour comprendre que notre agriculture « conventionnelle » est en réalité une construction artificielle peu efficace.

     

    Revenir aux fondamentaux de l'agronomie

     

    Les meilleurs rendements sont toujours obtenus par des cultures associées, c'est-à-dire la présence de plusieurs espèces végétales dans une parcelle. Cette technique permet d'assurer le renouvellement de la fertilité du sol (sans qu'il n'y ait aucune raison de recourir à des engrais solubles), d'optimiser la photosynthèse (source du rendement), d'assurer une protection du sol contre l'érosion, d'assurer une protection mutuelle des cultures, de garantir un rendement quelles que soient les conditions climatiques de l'année.

     

    Cette technique implique en parallèle que les plantes et les animaux soient adaptés aux milieux... et évolutifs : il ne s'agit pas simplement de revenir à des variétés anciennes sous-cloche.

     

    Par ailleurs, la dévalorisation de la main-d'œuvre, que le dogme économique actuel préfère remplacer par des machines et envoyer au chômage !, est une pure construction idéologique et politique, héritée d'une époque (la fin des années 1940) où la main-d'œuvre manquait et où l'énergie semblait inépuisable. L'agriculture de demain doit se baser sur le monde réel, où l'énergie est rare et chère, et où la main-d'œuvre abonde (nous sommes, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, entrés dans une période de chômage de masse planétaire). Cela tombe bien : les cultures associées basées sur des variétés et races adaptées aux milieux nécessitent plus d'emplois, et contribuent donc à réduire le chômage et à éviter la désintégration des sociétés rurales du Sud.

     

    Enfin, de façon transversale à toutes ces remarques, une agriculture est, historiquement et anthropologiquement, la rencontre entre un territoire et une société. Une agriculture pérenne doit prendre en compte ces dimensions, à la fois sur le plan économique et social (circuits plus locaux) et sur le plan de la gouvernance (associer l'ensemble des citoyens à la gestion de leur agriculture).

     

    Ces fondamentaux agronomiques et anthropologiques conduisent à préconiser une agriculture systémique, qui remette en relation l'écosystème, l'agrosystème et les humains. Il s'agit de construire un « organisme agricole ».

     

    L'origine exacte de l'agriculture biologique

     

    Il se trouve que cet objectif était très exactement celui des fondateurs de l'agriculture biologique (Erhenfried Pfeiffer, auteur en 1938 du livre fondateur de la bio : Fécondité de la terre ; Sir Albert Howard, auteur en 1940 de Testament agricole et inventeur de la pédologie moderne).

     

    En France, l'agriculture biologique est souvent assimilée au règlement européen actuellement en vigueur : cela est absurde. Ce règlement n'est qu'une traduction politique localisée (l'UE) et très limitée dans le temps, évolutive, résultant de compromis politiques et économiques. Il est immensément postérieur à la définition de l'agriculture biologique, et ne concerne pas l'essentiel de la planète – où la bio est pourtant très développée. Les consommateurs et citoyens ont également, sous l'influence des médias, de leurs enseignants ou des on-dits, une vision arbitraire, excessivement positive ou excessivement négative, de la bio.

     

    Mais la bio a une histoire : les premiers livres qui l'ont définie visent bien à construire un « organisme agricole » systémique, basé sur les cultures associées, les variétés et races adaptées aux milieux, les savoirs paysans, le respect des cycles naturels et de l'éthologie animale, etc. Les paysans qui la pratiquent visent également à mettre en œuvre ces principes... or les paysans officiellement « bio » sont plusieurs centaines de millions à travers le monde ! Ce n'est pas une théorie mais une réalité irréfutable.

     

    La suppression des produits chimiques de synthèse ne définit pas l'agriculture biologique, elle est simplement un moyen pour construire un organisme agricole cohérent et pérenne. Rien de plus. Et elle n'a aucun sens si toutes les bases de l'agriculture conventionnelle restent en place : une agriculture standardisée de cultures pures et d'exploitations industrielles, même si elle supprime la chimie de synthèse, n'est pas l'agriculture biologique ! Elle n'est qu'une « agriculture conventionnelle sans chimie ».

     

    L'agriculture biologique doit être notre horizon

     

    Vous comprenez qu'il est logique que je choisisse de nommer agriculture biologique l'agriculture de demain telle que je l'ai décrite sommairement plus haut à partir des fondamentaux de l'agronomie. C'est en effet exactement ce qu'est, à l'origine et pour la plupart des paysans qui la pratiquent, l'agriculture biologique.

     

    Bien sûr, cet organisme agricole peut toujours être nommé autrement. Pierre Rabhi, en se basant pourtant lui aussi sur le livre de Pfeiffer, a décidé de le nommer agroécologie. Le plus important n'est pas de débattre des mots*, mais de bien comprendre que nous parlons de la même chose.

     

     

    * Je reviendrai toutefois dans un prochain billet sur les problèmes que soulève ce terme d'agroécologie. En effet, l'Institut National de la Recherche Agronomique et le Ministère de l'agriculture ne lui donnent pas du tout le même sens que Pierre Rabhi ou Olivier De Schutter, et ne l'utilisent donc pas pour décrire le système agricole que je viens d'esquisser. Cela devient source de confusion voire de manipulation.

     

     


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    J'aurai l'occasion de revenir sur l'objectif d'un changement d'agriculture, à savoir un « organisme agricole » mettant en relation l'écosystème, l'agrosystème et les humains, et forcément basé sur les cultures associées, les variétés et races adaptées au milieu et évolutives, le respect des cycles naturels et des animaux, un lien fort avec le territoire, des circuits commerciaux plus courts lorsque c'est possible, la valorisation de la main-d’œuvre, la reconnaissance des savoirs paysans, etc.

     

    Si je viens de résumer ici cette agriculture de demain, qui correspond à ce que les fondateurs de la bio avaient appelé « agriculture biologique » et à ce que Olivier De Schutter ou Pierre Rabhi appellent « agroécologie », c'est parce que ces différents traits permettent de mettre en évidence sa richesse et la diversité des portes d'entrée. Car, même s'ils sont minoritaires numériquement au sein du monde agricole, les paysans innovants qui contribuent à construire cette agriculture réconciliée avec la société et l'environnement ne manquent pas.

     

    Dans l'Ouest de la France où l'élevage laitier est aujourd'hui à moitié hors-sol (cf. l'explication de cette formule dans mes livres), des éleveurs s'efforcent de remettre leurs vaches à l'herbe, ce qui rééquilibre leur alimentation, évite d'importer du soja créateur de misère et de famine au Brésil, recrée ou maintient un système bocager riche en biodiversité, ramène la valeur ajoutée aux paysans au lieu de la concentrer chez les intermédiaires. Il leur reste certes souvent une étape à franchir (la suppression des produits chimiques de synthèse), mais ils ont déjà fait un grand pas.

     

    Dans ces mêmes régions, et ailleurs en France, des éleveurs de porcs remettent leurs animaux sur des litières paillées (au lieu de caillebotis) et diminuent leur densité dans les bâtiments. D'autres vont plus loin et les ressortent également en plein air, en diminuant encore leur densité et en respectant l'éthologie animale. Ici encore, il reste un peu de chemin à parcourir mais l'évolution est bien engagée.

     

    Dans le Sud-Ouest, des céréaliers s'efforcent de mettre fin à l'irrigation en réadaptant leurs cultures à leur environnement et en diversifiant les espèces cultivées. C'est un premier pas vertueux.

     

    Partout en France, des agriculteurs découvrent les techniques de culture sans labour et se préoccupent à nouveau de préserver la vie du sol. Même si certain d'entre eux utilisent encore massivement les pesticides (ce qui annule l'intérêt du non-labour !) et doivent remettre en question une grande partie de leurs pratiques, ils ont le mérite d'évoluer et de s'interroger.

     

    Partout en France, des paysans s'engagent dans l'agriculture biologique (au sens du règlement européen) et suppriment rapidement les produits chimiques de synthèse. Certains d'entre eux se contentent malheureusement de « supprimer la chimie » sans modifier les bases profondément conventionnelles de leur système (variétés standard, cultures pures, filières intégrées), mais ils constituent bien évidemment un point d'ancrage pour construire une agriculture biologique plus aboutie.

     

    Dans les régions d'élevage pour la viande, des éleveurs se chargent d'engraisser eux-mêmes leurs jeunes bovins, essentiellement à l'herbe, au lieu de les vendre à des fermes-usines italiennes ou espagnoles où ils sont habituellement nourris par des céréales et des protéagineux dans des conditions concentrationnaires intolérables. Ce retour de l'engraissement à l'herbe, même lorsqu'il reste « conventionnel » dans un premier temps, pose les bases d'une évolution prometteuse.

     

    Je pourrais multiplier les exemples. Quoi qu'il en soit, les réseaux de l'agriculture biologique, les CIVAM (centres d'initiatives pour l'agriculture et le milieu rural), les réseaux d'élevage herbager, les AMAP, les paysans-boulangers, les membres du Réseau Semences Paysannes, les praticiens de l'agroécologie paysanne, les expérimentateurs de l'agroforesterie, des mouvements ruraux comme CMR (chrétiens dans le monde rural) et le MRJC (mouvement rural de la jeunesse chrétienne)... ouvrent des voies qui préparent la transition. Les citoyens et les décideurs politiques doivent savoir les soutenir, les encourager – et bien sûr les aider à aller plus loin et à combiner leurs innovations.