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    Alors que les semences sont au cœur de toute agriculture (elles constituent, avec l'eau et la terre, l'une des trois conditions premières pour engager une culture), elles sont souvent négligées dans les politiques publiques, et laissées aux mains de logiques commerciales hélas bien éloignées du bien commun.

     

    Même certaines initiatives apparemment vertueuses, comme celle de l'association Avaaz qui avait lancé [Edit : en 2014] une grande levée de fonds pour créer une « banque de semences » mondiale accessible par internet, peuvent être extrêmement perverses et très éloignées d'une agriculture réellement autonome et écologique. Comprendre le danger de ce type de projet nécessite au préalable quelques bases agronomiques en matière de semences.

     

    Une plante co-évolue avec son milieu et les humains

     

    La plupart des agriculteurs et des agronomes utilisent indifféremment le terme de graine ou de semence. C'est pourtant là l'héritage d'une vision réductionniste de l'agriculture, celle-là même qui nous conduit dans une impasse. Non, une graine ne produira pas « mécaniquement » la plante souhaitée.

     

    Dans l'approche systémique que j'ai esquissée dans mes précédents billets et qui est au cœur de l'agriculture biologique (ou agroécologie paysanne), une plante agricole est nécessairement et impérativement en co-évolution. Elle est profondément reliée à un écosystème et à des humains. Toute modification sociale va modifier l'évolution d'une plante, puisque cette dernière va devoir s'adapter à la conduite technique, aux exigences artisanales ou industrielles de sa transformation, aux goûts des consommateurs, etc. Toute évolution climatique ou perturbation de l'écosystème va modifier les interactions de la plante avec son environnement, donc sa croissance, ses mécanismes de résistance, sa composition minérale, etc.

     

    Cette interaction est illustrée de façon inattendue par les modifications sociales au Bangladesh. Dans ce pays, ce sont traditionnellement les femmes qui choisissent les épis ou les fruits à conserver pour faire des semences, ce sont les femmes seules qui peuvent pénétrer dans les seed-houses où les semences sont conservées, ce sont les femmes qui décident quelles graines semer telle année dans telle parcelle. Cela constitue de toute évidence une dimension essentielle à leur statut social, qui rééquilibre d'autres faits sociaux valorisant les hommes. Or, la généralisation des semences industrielles dans le cadre de la mal nommée « révolution verte » a bouleversé cet équilibre. En effet, lorsque les semences doivent être achetées tous les ans, qui s'en charge ? Bien évidemment les hommes, puisque ce sont eux qui gèrent l'argent. En un geste, c'est tout un pan du statut social féminin qui s'est retrouvé effacé. Le choix de semences standardisées achetées tous les ans a des conséquences considérables (et très négatives) sur le statut des femmes au Bangladesh.

     

    Femme bangladeshi dans une seed-house - Photo J. Caplat

     

    Cette co-évolution est un élément fondamental et majeur. Elle permet de comprendre pourquoi une semence, c'est-à-dire la transmission temporelle d'une plante, ne peut absolument pas se réduire à la simple graine. Une semence, c'est une graine + des savoirs techniques + un environnement. Oublier l'un ou l'autre, c'est brader l'intelligence, c'est pratiquer une agronomie au rabais.

     

    Une semence n'est pas figée

     

    Bien sûr, une plante peut s'adapter à de nouveaux environnements. Il n'est pas question de figer une semence dans un environnement limité. Mais toute transmission d'une graine dans un nouvel écosystème ne peut pas être présenté comme la translation d'une semence. Pour que « semence » il y ait, il faut accepter que cette graine soit semée dans ce nouvel environnement, donne une nouvelle plante, qui produise des graines, elles-mêmes semées au même endroit, et ainsi de suite pendant 2, 3, voire 10 générations. Ensuite seulement, la plante d'origine sera acclimatée, réadaptée au nouvel environnement. Pour qu'il y ait véritablement transport de la semence dans un nouvel environnement, il faut compter plusieurs années. Le déplacement de la graine ne suffit pas.

     

    Le cas des savoirs techniques est plus évident et élémentaire à comprendre. Transmettre une graine sans indiquer la conduite technique qui y est liée, ce n'est certainement pas transmettre une semence. Sans les savoirs paysans correspondant à la variété spécifique concernée, une graine n'est qu'une ébauche, qu'une page blanche. Ici encore, le temps peut permettre de retrouver, de réinventer des savoirs... mais il est bien plus sérieux et efficace de les transmettre en même temps que la graine.

     

    Ni patrimonialisme, ni chauvinisme

     

    L'agriculture biologique se tourne souvent vers les semences anciennes. Ce choix n'est pas motivé par une sacralisation de « l'ancien », ni par une illusion qu'une variété « d'ici » serait forcément meilleure qu'une variété d'ailleurs. C'est simplement une nécessité agronomique. Les semences anciennes sont un réservoir de biodiversité et d'adaptabilité. Contrairement aux semences standardisées, les semences anciennes offrent une grande variabilité génétique... et peuvent encore évoluer et s'adapter. Les variétés végétales doivent non seulement être adaptées au milieu de culture, mais aussi et surtout adaptables et évolutives. Elles s'ajustent en permanence, génération après génération, au milieu naturel qui évolue lui-même en permanence. C'est la raison pour laquelle il est incohérent et absurde de créer des « banques de graines », qui conservent dans des frigo des graines (et non pas des semences !) figées dans un état passé et hors-sol. Des études du CNRS (publication en cours) montrent qu'après un simple délai de 20 ans, des graines remises en cultures sont déjà devenues inadaptées à leur ancien milieu, tant celui-ci a évolué entretemps.

     

    L'échange des graines « libre et non-régulé » est une aberration

     

    Les paysans, en France et ailleurs dans le monde, revendiquent le droit d'échanger librement des semences. Cette revendication est fondamentale et cruciale. Les règlementations actuelles entravent cette liberté, voire la nient entièrement, et obligent les paysans à employer des semences standardisées, sélectionnées depuis 70 ans (voire plus) de façon réductionniste sans tenir compte des milieux naturels, adaptées exclusivement à une agriculture chimique et industrielle.

     

    Mais le droit d'échanger librement des semences ne peut pas être réduit, par schématisme, au droit d'échanger des graines sans aucune régulation. Cette confusion est gravissime.

     

    D'abord, tout échange commercial (avec contrepartie financière) doit donner lieu à des garanties. Qu'un sachet de graines soit vendu par une entreprise multinationale, un semencier artisanal ou une association, la moindre des choses est qu'il contienne bien l'espèce et la variété indiquée, et que les graines aient un taux de germination correct. Refuser d'apporter cette garantie dans le cadre d'un échange marchand, c'est revendiquer l'ultralibéralisme, c'est demander à l'acheteur d'assumer tous les risques, c'est indigne et hypocrite. Pire encore : l'absence de régulation signifie l'impossibilité de toute interdiction des OGM, avec les conséquences qui peuvent en découler ! Un échange gratuit de gré à gré peut se passer de toute régulation formelle, car la régulation est alors assurée par le contact social ; un échange marchand (surtout à grande distance) doit faire l'objet de régulations collectives élémentaires.

     

    Ensuite et surtout, une graine n'est pas une semence. Transmettre (même gratuitement) une graine sans transmettre dans le même temps le savoir technique qui y est lié est une négation des paysans (ou des jardiniers) et de la réalité de l'agriculture. Transmettre une graine en faisant croire qu'elle produira forcément la même plante dans un milieu naturel différent de celui de sa sélection est une imposture : les acquéreurs doivent être prévenus que l'adaptation à un nouvel environnement agro-climatique peut prendre plusieurs générations !

     

    Seuls des échanges de proximité et « de paysan à paysan » peuvent assurer une bonne transmission des savoirs liés à la graine... et donc une véritable circulation d'une semence, au sens complet et vivant du terme. Cela n'interdit bien sûr pas un commerce de graines, mais il doit être régulé et humble. De nombreux semenciers artisanaux (notamment spécialisés en agriculture biologique et biodynamique) sont d'ailleurs parfaitement conscients de cet aspect et conçoivent leur activité en articulation avec la sélection paysanne. Aucune démarche n'est exclusive, tant qu'il n'y a pas de malentendu sur les limites ou les partis-pris de chacune.

     

     


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    Alors que la « loi d'avenir pour l'agriculture, l'alimentation et la forêt » (LAAAF) met continuellement en avant la notion d'agroécologie, il est important de nous pencher sur cette dernière.

     

    Ce terme fait actuellement l'objet d'un engouement singulier, puisqu'il est à la fois mis en avant par les institutions agricoles et par des pionniers d'une agriculture alternative. Derrière cet apparent unanimisme se cache une profonde divergence... et une ambiguïté dangereuse aussi bien pour la compréhension des acteurs que pour la cohérence des politiques publiques.

     

    Agroécologie ou agriculture biologique ?

     

    Les lecteurs de mes livres (ou de ce blog) ont peut-être du mal à établir une distinction entre l'agriculture biologique telle que ses fondateurs l'ont conçue, et l'agroécologie telle qu'elle est préconisée par Nature & Progrès, Pierre Rabhi ou Olivier De Schutter. C'est parfaitement normal, puisqu'il s'agit exactement de la même chose.

     

    Les fondateurs de l'agriculture biologique (notamment Ehrenfried Pfeiffer, auteur en 1938 de Fécondité de la terre ; et Sir Albert Howard, auteur en 1940 de Testament agricole et fondateur de la pédologie moderne) visaient à appliquer à l'agriculture la « révolution systémique » qui a traversé les sciences occidentales dans la première moitié du XXe siècle. Jusqu'à Steiner, Pfeiffer, Howard et Müller, l'agriculture européenne se caractérisait depuis le néolithique par une approche réductionniste (à chaque problème, une solution simple et mécanique) et la pratique de cultures pures (une seule espèce végétale par parcelle). Leur apport, qui était véritablement révolutionnaire et moderne, a consisté à concevoir l'agriculture comme un « organisme » complexe, mettant en relation l'écosystème (sol, haies, arbres, talus, points d'eau...), l'agrosystème (plantes cultivées et animaux domestiques) et les humains (force de travail, savoir-faire, savoirs élaborés, besoins, envies). Dans cette approche, le point essentiel est de considérer les relations entre les éléments du système tout autant (sinon plus) que les éléments eux-mêmes.

     

     

    C'est ici la véritable définition originelle de l'agriculture biologique, celle qui est reprise par la fédération internationale de l'agriculture bio (IFOAM) et qui est mise en pratique par les paysans biologiques (avec parfois des compromis imposés par un contexte politique et économique défavorable). La suppression des produits chimiques de synthèse n'est absolument pas la définition ni le but de la bio, il ne s'agit que d'un moyen pour construire un organisme agricole systémique, performant et pérenne.

     

    Or, c'est précisément pour revenir à ces fondements originels de la bio qu'une partie des adhérents de Nature & Progrès ont choisi au début des années 2000 de parler d'agroécologie. C'est également pour appuyer la dimension sociale de la bio (fondamentale pour Pfeiffer ou Müller) que Pierre Rabhi avait décidé dès les années 1980 d'utiliser ce terme : son livre de chevet était d'ailleurs Fécondité de la terre.

     

    Lorsque Nature & Progrès, Pierre Rabhi, Olivier De Schutter et quelques associations parlent d'agroécologie (ou désormais d'agroécologie paysanne), ils entendent bien la constitution de l'organisme agricole systémique voulu par les fondateurs de l'agriculture biologique... et ébauché par l'immense majorité des paysans biologiques en France et à travers le monde.

     

    Un exemple essentiel permet d'illustrer ce que signifie cette démarche. Dans une approche systémique, aucune plante ne peut être sélectionnée dans des conditions artificielles comme c'est le cas actuellement en agriculture conventionnelle. Une plante doit impérativement co-évoluer avec son écosystème et les humains : tout changement technique modifie les choix de sélection, toute modification sociale entraîne une évolution technique, tout changement environnemental influe sur les techniques et les plantes, etc. L'agroécologie au sens de l'agriculture biologique implique forcément de privilégier des semences paysannes, c'est-à-dire adaptées au milieu, évolutives et adaptables. La centralisation de la recherche est un contresens total et intenable.

     

    Un ensemble de pratiques agronomiques ?

     

    Parallèlement, quelques scientifiques avaient très temporairement parlé d'agro-écologie dans les années 1930 pour désigner un retour de l'agronomie vers le B-A-BA de l'écologie scientifique. Il s'agissait simplement d'aborder l'agronomie comme elle aurait toujours dû l'être, c'est-à-dire comme une science du vivant et non pas de l'inerte. Ce terme a rapidement été abandonné, avant d'être repris dans les années 1980 par le chilien Miguel Altieri (qui travaille aux États-Unis) dans une démarche parfois inspiré de l'agriculture biologique (ses premiers livres paraphrasent Pfeiffer, mais sans toujours aller jusqu'au bout de la démarche). Il a enfin été ressuscité au milieu des années 2000 par l'INRA (institut national de la recherche agronomique), l'agro-industrie et certains hommes politiques français et européens.

     

    Dans cette acception, l'agro-écologie n'est absolument pas une démarche holistique mettant en relation humains, écosystème et agrosystème, mais uniquement une approche agrosystémique intellectuelle. D'une part, il n'est pas anodin de constater que, jusqu'à ce qu'elle soit imposée d'en haut aux paysans par quelques organismes agricoles et par le ministre de l'agriculture, elle n'a jamais fait l'objet d'une dynamique paysanne de terrain (contrairement à l'agriculture biologique !). Cette agroécologie-là est une construction de chercheurs, qui tentent de convaincre des paysans de mettre en œuvre les pratiques jugées souhaitables par les « savants ». D'autre part, ces pratiques ont beau s'appuyer sur la prise en compte des mécanismes écologiques, elles se juxtaposent sans se relier clairement... et sans être reliées à la nature environnante ni aux dimensions sociales et économiques. Elle fait par exemple appel à la lutte biologique par l'achat d'insectes auxiliaires (prédateurs des insectes néfastes aux cultures), mais ne construit pas un agroécosystème permettant à ces auxiliaires d'exister directement autour de la ferme.

     

    De façon très significative, l'agroécologie de l'INRA ou du ministre de l'agriculture (Stéphane Le Foll) ne remet aucunement en question la sélection standardisée et artificielle des plantes. Elle se contente de préconiser un ensemble de pratiques qui ne permet aucune « mise en système », aucune co-évolution, aucune remise à plat des fondements de l'agriculture conventionnelle.

     

    Une transition ?

     

    De nombreux acteurs agricoles me rétorquent que l'agroécologie au rabais défendue dans la « loi d'avenir sur l'agriculture, l'alimentation et la forêt » (LAAAF) peut servir de transition vers l'agriculture biologique (et donc vers l'agroécologie au sens systémique). Cela serait vrai si la LAAAF affichait clairement cette démarche et défendait l'ensemble des étapes de la transition. Oui, une transition réussie doit à la fois soutenir fortement le développement et la reconnaissance de l'agriculture biologique ET mettre en place des étapes techniques accessibles pour les agriculteurs conventionnels actuels. Dans cette démarche, une somme de techniques agrosystémiques est bénéfique et utile. C'est une étape aussi intéressante que l'élevage à l'herbe, la suppression de la chimie de synthèse, etc.

     

    Le problème, voire le drame, des dispositions prévues actuellement dans la LAAAF et dans l'application française de la Politique Agricole Commune, c'est qu'elles se focalisent sur l'étape transitoire (l'agroécologie façon INRA, ensemble de techniques juxtaposées) et qu'elles négligent totalement l'objectif à moyen terme (l'agriculture biologique, ou agroécologie façon Rabhi et Nature & Progrès). Un récent rapport ministériel, titré explicitement « L'agroécologie comme nouvel horizon », confirme cette dérive inquiétante, en transformant abusivement une étape en « horizon ». En parallèle, les moyens minimes alloués à l'agriculture biologique, et leur gestion par les régions qui conduit à revoir tous les objectifs à la baisse, mettent actuellement en danger son développement. Je pourrais encore citer les entraves croissantes à la sélection paysanne, qui confirment qu'il ne s'agit pas de définir une approche systémique mais uniquement d'aménager à la marge un modèle conventionnel maintenu.

     

    En fragilisant le socle du changement (l'agriculture biologique) et ses acteurs, cette stratégie est non seulement insultante à l'égard de ceux qui ont inventé toutes ces pratiques (les paysans bio), mais elle porte surtout en germe son échec. Celui qui prétend vouloir aller sur la Lune en ne visant que le sommet d'une montagne ne sortira jamais de l'atmosphère terrestre, mais il risque en outre une chute meurtrière.

     

    Pour que l'agroécologie dans sa nouvelle définition limitée puisse servir de réel moteur pour un changement agricole, elle doit impérativement être affichée comme une étape, un facteur de transition, et être articulée avec la valorisation résolue de l'objectif ultime de la transition, l'agriculture biologique telle que l'ont définie ses fondateurs. Toute autre approche est au mieux inefficace, au pire hypocrite.

     

     


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    Ce billet est exceptionnellement consacré à un autre sujet que l'agriculture, à savoir la diversité des librairies. En tant qu'auteur (mais aussi lecteur !), je ne peux pas considérer la question agricole sans la relier à ce support de connaissances, d'évasion, de poésie ou de réflexion que sont les livres. La participation régulière à des séances de dédicaces m'a en outre permis de mieux comprendre le travail acharné des libraires et le rôle précieux de ces lieux de partage.

     

    Dédicace en librairie - Photo S. Laulom

     

    Les libraires sont les garants d'une création diversifiée

     

    Je suis toujours surpris devant des auteurs d'essais, de littérature ou de BD, qui n'hésitent pas à afficher des opinions critiques voire cinglantes contre la concentration économique et à revendiquer la liberté de création et d'irrévérence... mais qui placent sans vergogne des liens vers une multinationale de la vente sur internet lorsqu'il s'agit de faire la promotion de leur dernier ouvrage. Bien sûr, tout auteur souhaite vendre ses livres (et les faire lire), et il est réellement « confortable » de placer le visiteur d'un blog dans une position d'achat presque automatique : je clique sur le lien, je jette un coup d'œil, je clique à nouveau, le livre est commandé et je passe immédiatement à autre chose. Efficace. Commercialement efficace.

     

    Mais réfléchissons deux minutes. Si la majorité des achats de livres et de BD sont réalisés auprès d'une ou deux multinationales de vente en ligne, les librairies disparaîtront. Il faut arrêter de se cacher derrière le petit doigt : les librairies sont réellement fragilisées, beaucoup d'entre elles tiennent de justesse ; cet état de fait est clairement la conséquence de la généralisation de la vente en ligne. Elles existent encore mais sont en sursis. Et alors, me direz-vous ?

     

    D'abord, ce sera la fin de ces déambulations intimistes entre des étagères chargées, de ces découvertes aléatoires et inattendues de livres jusqu'ici ignorés, de cette atmosphère apaisante, esthétique et stimulante à la fois. Ensuite, ce sera la fin du conseil critique, de la mise en valeur de coups de cœur ou de chefs-d'œuvre oubliés... tout simplement de la VIE de livres diversifiés. Les billets dans des revues littéraires ou sur des blogs ne pourront jamais remplacer la diversité de points de vue et la couverture des libraires. Sans ces derniers et leur regard subjectif (obligatoirement et heureusement subjectif), 90 % des livres actuels n'existeraient pas, ne pourraient pas exister.

     

    Car c'est grâce à cette mise en valeur subjective, grâce au regard qualitatif des libraires, que les éditeurs peuvent proposer des créations originales, des essais audacieux, des « premiers livres », des ouvrages spécialisés, etc. Sous la pression exclusive (ou quasi-exclusive) des multinationales de la vente en ligne ou en gros, l'édition ne déboucherait que sur une gestion quantitative et comptable de la création écrite. Oui, les auteurs de best-sellers pourront continuer sans problème. Oui, les ouvrages répondant à une demande formatée et commerciale pourront continuer à être édités, y compris avec un renouvellement régulier des auteurs. Mais les autres ? Les livres qui proposent de renouveler l'approche agricole, les BD d'auteurs débutants et hors production commerciale, une grande partie de la littérature... devront renoncer à toute publication « papier ».

     

    Sans libraires, pas d'éditeurs diversifiés. Sans éditeurs diversifiés et audacieux, c'est la mort à terme de 90 % de la création actuelle.

     

    Une évolution lente mais déjà visible

     

    Oh, bien sûr, cette évolution prendra encore quelques décennies, grâce au phénomène d'inertie qui permet aux éditeurs de vivre encore sur l'ancien schéma (et sur leurs fonds propres) pendant quelques temps. Bien sûr, certains me répondront que les auteurs n'auront qu'à s'éditer à compte d'auteur (comme c'est déjà de plus en plus le cas aux États-Unis... avec tous les dégâts financiers et la précarité que cela implique) ou se tourner vers des systèmes d'édition dématérialisée sur internet. Désolé, mais la précarité n'est pas un projet artistique, social ni humain. Qu'elle soit habillée hypocritement des oripeaux de la « modernité » d'internet n'y change rien : la précarité reste la précarité.

     

    Nous sommes tous liés les uns aux autres. Dans le monde culturel comme dans un organisme agricole.

     

    Les intermittents du spectacle ne sont pas que des « débiteurs » de la protection sociale comme le MEDEF et de nombreux hommes politiques ont le culot éhonté de le prétendre : ils alimentent fortement la caisse générale de la sécu, car tous les salariés du monde du spectacle (notamment des salles de cinéma ou de concerts) et une partie substantielle des salariés du domaine touristique n'existeraient pas sans les artistes qui créent des œuvres à présenter ! C'est bien parce que les intermittents existent et créent, que des salariés peuvent recevoir un revenu et cotiser au régime général de la sécurité sociale. Sans intermittents, c'est tout un pan de l'économie qui s'effondrerait et le déficit de la sécu augmenterait.

     

    Il en est de même avec les auteurs et les libraires, dans une relation de bénéfice mutuel. Bien sûr, sans les auteurs il n'existerait pas de libraires. Mais sans libraires, pas de projets éditoriaux, pas de collections autres que commerciales, pas d'auteurs à long terme ! Il suffit de regarder l'évolution de la télévision pour comprendre ce que signifient la concentration et la normalisation des « distributeurs » audiovisuels.

     

    J'ajoute pour finir que la logique monopolistique et prescriptive des multinationales de la vente de livres sur internet a déjà commencé à être assumée ouvertement et cyniquement. Récemment, Amazon a bloqué la distribution des livres d'Hachette aux États-Unis, tout simplement parce que cet éditeur refusait d'obtempérer devant les exigences de la multinationale. Chers amis blogueurs et auteurs, vous ne pourrez pas prétendre que vous ne saviez pas : cette démarche est déjà engagée, explicitement et sans complexe (elle s'est d'ailleurs poursuivi peu après envers les films de Time-Warner).

     

    Quelques réflexes simples

     

    Il n'est pas compliqué de changer de logique. Nous pouvons tous éviter de mettre des liens vers les sites des multinationales de vente en ligne, et renvoyer vers les sites des éditeurs et des libraires ou groupements de libraires.

     

    Pour commencer, il est très simple de fournir un lien de présentation d'un ouvrage : celui de l'éditeur. Il est hypocrite de prétendre que le lien vers tel site standard serait nécessaire pour permettre au lecteur d'un blog de disposer d'une présentation de notre dernier ouvrage : tout éditeur a un site, avec une présentation de ses ouvrages. Si vous cliquez sur « présentation et extrait » dans la colonne de gauche de ce blog, vous tomberez tout simplement sur la page d'Actes Sud ou du Passager Clandestin qui présente le livre concerné. Il peut en être de même pour des ouvrages de Gallimard, du Seuil, de Delcourt, etc.

     

    Il existe par ailleurs des pages présentant des librairies ou groupements de librairies. À défaut de disposer d'une page-ressource renvoyant vers toutes les librairies de France comme c'est le cas sur le site d'Actes Sud (cf. liens « acheter en librairie » ci-contre), il est toujours loisible de mettre en avant des groupements de libraires comme Initiales.

     

    Enfin, pour les internautes éloignés de toute ville et/ou désirant passer une commande rapide et facile, il est toujours possible de proposer un site de vente par internet qui soit associatif, de petite taille et garant de diversité. Pour ma part, j'offre au lecteur la possibilité de commander en ligne (et en dernier recours) sur le site de l'association Agir Pour l'Environnement, dont je partage les engagements puisque je contribue à les construire. Cette association ne sera jamais en situation de monopole ni même de vente massive, et ne sert que d'appoint à une démarche éditoriale riche et qualitative.

     

    Quant aux lecteurs, ayez le réflexe de commander vos livres en librairie. Bien sûr, il peut arriver d'être contraint par le temps, par la géographie ou par la rareté d'un livre (que toutes les librairies ne peuvent pas toujours obtenir) à utiliser les sites standard d'achat sur internet. Je ne nie pas cette réalité. Mais si nous faisons l'effort de privilégier les librairies dans tous les autres cas, nous préserverons l'avenir.

     

     


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    Il n'y a aucun doute, les pratiques de l'agriculture biologique (ou de l'agroécologie paysanne) nécessitent plus de main-d'œuvre que celles de l'agriculture conventionnelle. Mais il est pour le moins paradoxal et invraisemblable que cette immense vertu soit souvent présentée comme une contrainte ou un handicap ! Ce paradoxe découle d'une méconnaissance des mécanismes en jeu et d'un profond archaïsme des dispositifs fiscaux français et des aides européennes.

     

    Ferme maraîchère d'insertion (Photo Ouest-France)

     

    L'agriculture biologique demande de la main-d'œuvre

     

    Lorsqu'un paysan s'inscrit pleinement dans la démarche préconisée par les fondateurs de l'agriculture biologique (cf. précédents billets), il est conduit à augmenter la place du travail humain. En particulier, la pratique des cultures associées ne mène pas à la même mécanisation à outrance que les cultures pures de clones (ou d'OGM). Attention : une mécanisation est possible dans des systèmes de cultures associées, soit lorsque les différentes cultures de la parcelle parviennent à maturité en même temps (et sont ensuite ou bien triées facilement, ou bien utilisées en mélange pour l'alimentation du bétail), soit lorsqu'elles arrivent à maturité à des dates suffisamment séparées pour que la récolte de la première ne perturbe pas la poursuite de la croissance de la seconde. Mais le plus souvent, de tels systèmes conduisent à une part importante d'interventions humaines et à des récoltes partiellement manuelles.

     

    Un élevage respectueux de l'éthologie, de l'agronomie et de l'éthique suppose également un plus grand nombre d'humains. Comme je l'ai expliqué dans un précédent billet, ce n'est pas là un point de vue idéologique mais une évidence agronomique et zootechnique : un trop grand nombre d'animaux par éleveur rend matériellement (biologiquement et physiquement) impossible un pâturage réel ou un suivi sanitaire préventif.

     

    Plus généralement, les statistiques agricoles prouvent de façon indiscutable que les pratiques de l'agriculture biologique augmentent l'emploi agricole, puisque avec moins de 4 % des surfaces agricoles françaises, l'agriculture bio représente déjà plus de 7 % de l'emploi agricole de notre pays.

     

    Pourquoi l'emploi agricole est perçu comme un handicap

     

    La place de l'emploi en agriculture est, depuis le néolithique, un problème central dans l'organisation de toutes les sociétés agricoles... alors qu'elle n'est pratiquement jamais prise en compte par les économistes, les historiens et les hommes politiques !

     

    Depuis l'invention de l'agriculture, toutes les sociétés ont cherché à réduire la proportion d'humains employés dans cette activité, de façon à « libérer des bras » pour les autres activités sociales. C'est d'abord et avant tout dans ce but qu'a été conçue la mécanisation depuis 10.000 ans. Mécaniser l'agriculture a permis de libérer des humains, qui ont alors pu construire les premières cités-États, faire des guerres, bâtir les pyramides, faire des guerres, construire les cathédrales, faire des guerres, réaliser la révolution industrielle, reconstruire l'Europe après la guerre, puis finalement aller pointer à Pôle-Emploi.

     

    Toute l'aberration de cette dynamique historique est là : elle s'est inscrite dans une longue période historique où la main-d'œuvre manquait et où l'agriculture était la pourvoyeuse de bras. Elle n'a plus aucun sens dans notre société actuelle, qui est, pour la première fois de l'Histoire humaine, une société de chômage de masse à l'échelle mondiale (jusqu'à présent, les périodes de chômage national massif pouvaient être régulées par l'émigration dans des « territoires nouveaux », y compris au XIXe siècle avec l'Amérique).

     

    L'agriculture conventionnelle qui s'est structurée de façon puissante après la seconde guerre mondiale se définit peut-être plus par son obsession productiviste que par l'emploi de la chimie de synthèse ! À la fin de la seconde guerre mondiale, l'Europe manquait absolument de bras pour se reconstruire, puis pour élaborer une économie tertiaire. Dans le même temps, l'énergie était considérée comme abondante et bon marché. Tous les dispositifs fiscaux, économiques et techniques ont été centrés sur le remplacement du travail agricole par des machines (auxquelles s'ajoute la chimie, qui contribue également à cette substitution). C'est un aspect trop négligé, et pourtant fondamental, de l'agriculture conventionnelle : elle cherche sans cesse à augmenter sa productivité, c'est-à-dire la production par travailleur. Elle cherche donc sans cesse à réduire le nombre d'agriculteurs et à les remplacer par des outils. Cette base profonde du « modèle » agricole européen est patente en matière de fiscalité : les contributions sociales agricoles pèsent fortement sur le travail, alors que l'investissement en matériel est massivement subventionné.

     

    Par conséquent, un paysan est fermement découragé d'embaucher (pour un euro de salaire, il lui faut ajouter un euro de contributions sociales) et clairement encouragé à investir et s'équiper (pour un euro d'achat de matériel, il reçoit 50 centimes de subventions). Ce coût relatif du travail est une pure construction politique et fiscale. Il ne tombe pas du ciel, il n'a rien de « logique » ou d'impératif. Il est une scorie, un archaïsme, un héritage d'une période (l'après-guerre) où le chômage n'existait pas, et où l'énergie ne coûtait rien et semblait abondante. Il crée une distorsion de concurrence au détriment des agricultures responsables.

     

    Revaloriser le travail

     

    Aucune transition à grande échelle de l'agriculture française n'est envisageable si le cadre actuel et ses inadmissibles distorsions de concurrence n'est pas remis en cause. Il est absurde de prétendre que les agricultures à forte charge de travail (arboriculture, viticulture, maraîchage, élevage à taille humaine, cultures associées...) sont coûteuses. Elles ne le sont qu'à cause de dispositifs fiscaux, de programmes de recherche agronomique et de filières économiques construits à une autre époque, dans un autre contexte, et devenus anachroniques et absurdes.

     

    Une réforme sérieuse et sincère de l'agriculture française ne peut pas faire l'économie d'une réforme fiscale radicale et, au-delà, d'une remise à plat volontariste de la place de la main-d'œuvre dans une agriculture pérenne et tournée vers l'avenir. À ce titre, la loi d'avenir pour l'agriculture, l'alimentation et la forêt (LAAAF) qui est actuellement en discussion au Parlement est extrêmement décevante et ne pourra certainement pas engager de véritable évolution en profondeur de notre agriculture. Promouvoir des techniques dites « agro-écologiques » sans les mettre en relation systémique avec l'écosystème et les humains est déjà un non-sens et de la poudre aux yeux (j'y reviendrai dans un prochain billet). Mais, en outre, promouvoir ces techniques sans les accompagner de l'indispensable revalorisation du travail agricole qu'elles nécessitent est une illusion. C'est même pire : en les expérimentant dans un contexte qui leur est consubstantiellement défavorable et qui leur oppose des distorsions de concurrences rédhibitoires, la LAAAF ne peut que discréditer artificiellement ces techniques et réduire la possibilité de les généraliser.