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    Dans les années 1980, la France fut, de façon éphémère, l'un des pays où l'agriculture biologique s'était le plus rapidement implantée significativement. Il faut dire qu'à cette époque, il suffisait de quelques centaines de paysans bio pour être en tête du classement européen... Depuis les années 1990, en revanche, la France est très en retard sur ses voisins – et même sur le reste du monde – en matière de développement de l'agriculture biologique, malgré des « rattrapages » relatifs à certaines périodes (1998-2002, 2009-2011).

     

    Une demande pourtant en forte croissance

     

    Cette situation est d'autant plus paradoxale que la demande de produits issus de l'agriculture biologique est très supérieure à l'offre depuis plusieurs décennies, et ne cesse en outre d'augmenter. Elle prend plusieurs formes. D'abord, les enquêtes annuelles sur la consommation alimentaire en France montrent que la consommation de produits bio augmente de plus de 10 % par an depuis la fin des années 1990, ne descendant que deux fois et très ponctuellement à 9 %. Cette croissance dite « à deux chiffres » est un phénomène remarquable qui ferait rêver tout entrepreneur, surtout lorsqu'elle se maintient pendant une aussi longue durée. Ainsi, non seulement il existe un véritable appel d'air du marché pour les produits biologiques, mais en outre il s'agit d'une tendance profonde, témoignant d'une véritable évolution des attentes citoyennes. Une croissance aussi forte et aussi continue ne peut absolument pas être définie comme un effet de mode ! Il s'agit bien d'une dynamique sociale de long terme, sécurisante pour les acteurs agricoles et qui devrait attirer fortement l'attention des décideurs politiques.

     

    Ensuite, l'intérêt sanitaire et environnemental de l'agriculture biologique a si bien fait ses preuves que de plus en plus de collectivités s'engagent dans l'introduction de produits bio dans leurs cantines (scolaires surtout, mais aussi parfois administratives) – bien sûr en grande partie sous la pression des parents d'élèves. Un article récent de Reporterre témoigne du renforcement régulier de cette implication. La croissance des produits biologiques dans la restauration hors-domicile pourrait être spectaculaire... si l'offre suivait. La demande non-satisfaite est très élevée dans ce domaine, de nombreuses communes ne parvenant pas à trouver des produits bio en quantité et régularité suffisante pour approvisionner leur cantine scolaire. En outre, ce marché particulier offre une garantie extrêmement précieuse pour les acteurs agricoles, puisque les lois Grenelle avaient fixé un objectif de 20 % de produits biologiques dans les restaurants administratifs dépendant de l'État et dans les cantines scolaires à l'horizon 2012. Loin d'être atteint (ou même approché) à l'échelle nationale, cet objectif devrait être structurant pour les agriculteurs et coopératives agricoles, qui savent qu'ils peuvent s'engager en bio avec des risques limités.

     

    Fruits et légumes à RungisSigne des temps, le marché national de Rungis va ouvrir en 2015 un espace dédié à l'agriculture biologique – Photo l'Rbio

     

    Des filières conventionnelles en crise

     

    D'un autre côté, les agriculteurs conventionnels sont confrontés à des crises multiples. L'élevage laitier est un exemple édifiant. Lors de la crise laitière de 2009, les élevages dits intensifs (dont le caractère intensif est très discutable compte-tenu des surfaces cultivées en Amérique du Sud pour les nourrir) ont été fortement fragilisés, tant leur équilibre financier est précaire ; beaucoup d'entre eux ont mis la clef sous la porte ou ont dû s'endetter encore plus et se fragiliser encore davantage. À l'inverse, les éleveurs herbagers ou biologiques n'ont pas été mis en danger. À l'exception des grands céréaliers, qui bénéficient à la fois d'une rente éhontée de la part de la Politique Agricole Commune et de prix de vente élevés grâce à la spéculation sur les matières premières, tous les autres systèmes agricoles conventionnels sont sur la corde raide. Dans ces conditions, la conversion à l'agriculture biologique devrait très souvent être une solution précieuse pour sécuriser des débouchés et réduire la précarité financière.

     

    La loi de l'offre et de la demande est une imposture

     

    Si l'économie fonctionnait comme le prétendent la plupart des économistes, la cause serait entendue : les agriculteurs français se convertiraient massivement à l'agriculture biologique. Ce n'est pourtant pas le cas ! Il faut en effet se défaire du mythe de la loi de l'offre et de la demande. Comme l'a montré Fernand Braudel, un tel ajustement ne peut fonctionner que dans une économie villageoise basée sur la proximité et le troc. Dans toutes les autres situations, il est illusoire et fantasmatique. Dès lors que des intermédiaires interviennent, ils ajoutent leurs intérêts, leurs choix et leurs biais. Dès lors qu'un État existe, il crée des distorsions de concurrence (censées être vertueuses et privilégier le bien commun, mais très souvent archaïques dans le domaine agricole et défavorisant les agricultures riches en emploi ou respectueuses de l'environnement). Dès lors que l'activité concernée demande du temps et des compétences longues à acquérir, tout ajustement demande un long délai et connait une forte inertie. Dès lors que des contraintes physiques (climat, sol...) s'ajoutent, l'ajustement est encore plus complexe à réaliser : même si la demande en noix de coco était considérable, les agriculteurs métropolitains ne tenteraient pas pour autant de planter des cocotiers...

     

    Les trois grands freins au développement de la bio

     

    C'est une réalité élémentaire, qui échappe trop souvent aux décideurs et aux économistes : un agriculteur ne change pas de production de gaîté de cœur, et ne le fait qu'après hésitations et incitations. Changer de mode de production en agriculture, c'est aussi lourd à décider et à gérer que changer de métier pour un autre travailleur. La réticence au changement se focalise sur trois grandes peurs.

     

    La première est la peur technique. Arriverai-je à assimiler les techniques spécifiques à la bio ? Et puis, est-ce que l'agriculture biologique fonctionne et parvient à gérer les maladies, parasites et autres problèmes ? Cette peur est renforcée par la méconnaissance qu'ont la plupart des agriculteurs (ainsi que des citoyens et élus, d'ailleurs) de ce qu'est réellement l'agriculture biologique. Puisqu'ils croient qu'il s'agit de « la même chose sans la chimie », ils sont fondés à douter de sa réussite technique. Comme je l'ai rappelé dans l'un de mes premiers billets puis dans un billet plus récent, cette crainte est infondée. La bio n'est pas du conventionnel sans chimie, mais d'autres pratiques systémiques, qui posent les bases d'un organisme agricole bien plus résilient, bien plus stable, et à terme bien plus performant, que l'agriculture conventionnelle. Pour lever cette peur technique, il faut des formations, bien sûr, mais aussi et surtout un accompagnement par des paysans déjà engagés en bio. Trop souvent, les formateurs agricoles et les techniciens des Chambres d'Agriculture et des coopératives enseignent des techniques simplement « sans chimie » restant basées sur les impasses de l'agriculture conventionnelle (cultures pures, variétés standard, spécialisation...), sans connaître réellement les changements systémiques nécessaires. Seuls des paysans déjà en bio, épaulés par des techniciens spécialisés dans la bio et bien formés, peuvent apporter les compétences nécessaires à la transition réussie d'une ferme. Cet accompagnement professionnel s'appuie par définition sur les Groupements d'Agriculture Biologique qui regroupent les paysans biologiques et en conversion, mais qui sont malheureusement peu soutenus actuellement.

     

    La deuxième peur est économique. Est-ce que je gagnerai ma vie en passant en bio ? Est-ce qu'il existe des filières économiques pour écouler mes produits sans que je doive passer une énergie démesurée à les inventer moi-même ? Cette peur peut assez facilement être écarté de nos jours. Oui, des filières bio existent (grâce au travail exemplaire réalisé par les pionniers de la bio), oui, cette agriculture est rémunératrice. Mieux encore, comme dit plus haut, elle offre beaucoup plus de sécurité sur ce plan. En outre, si les distorsions de concurrence qui défavorisent la bio étaient gommées, les produits bio pourraient être vendus moins chers que les produits conventionnels tout en rémunérant mieux leurs producteurs ! L'avenir leur appartient.

     

    La troisième peur est la plus sous-estimée, alors qu'elle est peut-être la plus puissante. Il s'agit de la peur socio-psychologique. Cette notion inclut notamment la peur du regard du voisin (extrêmement déterminante dans le monde agricole) et l'insécurité sociale. Dans une région où les paysans bio sont peu nombreux, lorsqu'un agriculteur se convertit en bio il doit changer pratiquement tout son réseau social. Conseiller de la Chambre d'Agriculture, groupe d'échange technique, conseiller et commercial de la coopérative, parfois même coopérative de matériel en commun : tout l'environnement humain est remis en cause et va changer. Cela est aussi pesant que lorsqu'un salarié déménage à plusieurs centaines de kilomètres de son emploi actuel et doit changer à la fois de collègues et de réseau social.

     

    Dans ces conditions, le changement de pratiques ne peut s'engager que si le nouveau mode de production est fortement « porté » par les pouvoirs publics, que si le paysan sent qu'il sera soutenu dans la durée et qu'il s'engage dans un projet d'avenir bénéfique à toute la société. Et c'est bien là que le bât blesse. Les politiques agricoles – y compris le théorique plan Ambition bio 2017 récemment lancé – ne remplissent actuellement pas du tout ces conditions. Mais j'y reviendrai dans mon prochain billet.

     

     


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    Alors que les semences sont au cœur de toute agriculture (elles constituent, avec l'eau et la terre, l'une des trois conditions premières pour engager une culture), elles sont souvent négligées dans les politiques publiques, et laissées aux mains de logiques commerciales hélas bien éloignées du bien commun.

     

    Même certaines initiatives apparemment vertueuses, comme celle de l'association Avaaz qui avait lancé [Edit : en 2014] une grande levée de fonds pour créer une « banque de semences » mondiale accessible par internet, peuvent être extrêmement perverses et très éloignées d'une agriculture réellement autonome et écologique. Comprendre le danger de ce type de projet nécessite au préalable quelques bases agronomiques en matière de semences.

     

    Une plante co-évolue avec son milieu et les humains

     

    La plupart des agriculteurs et des agronomes utilisent indifféremment le terme de graine ou de semence. C'est pourtant là l'héritage d'une vision réductionniste de l'agriculture, celle-là même qui nous conduit dans une impasse. Non, une graine ne produira pas « mécaniquement » la plante souhaitée.

     

    Dans l'approche systémique que j'ai esquissée dans mes précédents billets et qui est au cœur de l'agriculture biologique (ou agroécologie paysanne), une plante agricole est nécessairement et impérativement en co-évolution. Elle est profondément reliée à un écosystème et à des humains. Toute modification sociale va modifier l'évolution d'une plante, puisque cette dernière va devoir s'adapter à la conduite technique, aux exigences artisanales ou industrielles de sa transformation, aux goûts des consommateurs, etc. Toute évolution climatique ou perturbation de l'écosystème va modifier les interactions de la plante avec son environnement, donc sa croissance, ses mécanismes de résistance, sa composition minérale, etc.

     

    Cette interaction est illustrée de façon inattendue par les modifications sociales au Bangladesh. Dans ce pays, ce sont traditionnellement les femmes qui choisissent les épis ou les fruits à conserver pour faire des semences, ce sont les femmes seules qui peuvent pénétrer dans les seed-houses où les semences sont conservées, ce sont les femmes qui décident quelles graines semer telle année dans telle parcelle. Cela constitue de toute évidence une dimension essentielle à leur statut social, qui rééquilibre d'autres faits sociaux valorisant les hommes. Or, la généralisation des semences industrielles dans le cadre de la mal nommée « révolution verte » a bouleversé cet équilibre. En effet, lorsque les semences doivent être achetées tous les ans, qui s'en charge ? Bien évidemment les hommes, puisque ce sont eux qui gèrent l'argent. En un geste, c'est tout un pan du statut social féminin qui s'est retrouvé effacé. Le choix de semences standardisées achetées tous les ans a des conséquences considérables (et très négatives) sur le statut des femmes au Bangladesh.

     

    Femme bangladeshi dans une seed-house - Photo J. Caplat

     

    Cette co-évolution est un élément fondamental et majeur. Elle permet de comprendre pourquoi une semence, c'est-à-dire la transmission temporelle d'une plante, ne peut absolument pas se réduire à la simple graine. Une semence, c'est une graine + des savoirs techniques + un environnement. Oublier l'un ou l'autre, c'est brader l'intelligence, c'est pratiquer une agronomie au rabais.

     

    Une semence n'est pas figée

     

    Bien sûr, une plante peut s'adapter à de nouveaux environnements. Il n'est pas question de figer une semence dans un environnement limité. Mais toute transmission d'une graine dans un nouvel écosystème ne peut pas être présenté comme la translation d'une semence. Pour que « semence » il y ait, il faut accepter que cette graine soit semée dans ce nouvel environnement, donne une nouvelle plante, qui produise des graines, elles-mêmes semées au même endroit, et ainsi de suite pendant 2, 3, voire 10 générations. Ensuite seulement, la plante d'origine sera acclimatée, réadaptée au nouvel environnement. Pour qu'il y ait véritablement transport de la semence dans un nouvel environnement, il faut compter plusieurs années. Le déplacement de la graine ne suffit pas.

     

    Le cas des savoirs techniques est plus évident et élémentaire à comprendre. Transmettre une graine sans indiquer la conduite technique qui y est liée, ce n'est certainement pas transmettre une semence. Sans les savoirs paysans correspondant à la variété spécifique concernée, une graine n'est qu'une ébauche, qu'une page blanche. Ici encore, le temps peut permettre de retrouver, de réinventer des savoirs... mais il est bien plus sérieux et efficace de les transmettre en même temps que la graine.

     

    Ni patrimonialisme, ni chauvinisme

     

    L'agriculture biologique se tourne souvent vers les semences anciennes. Ce choix n'est pas motivé par une sacralisation de « l'ancien », ni par une illusion qu'une variété « d'ici » serait forcément meilleure qu'une variété d'ailleurs. C'est simplement une nécessité agronomique. Les semences anciennes sont un réservoir de biodiversité et d'adaptabilité. Contrairement aux semences standardisées, les semences anciennes offrent une grande variabilité génétique... et peuvent encore évoluer et s'adapter. Les variétés végétales doivent non seulement être adaptées au milieu de culture, mais aussi et surtout adaptables et évolutives. Elles s'ajustent en permanence, génération après génération, au milieu naturel qui évolue lui-même en permanence. C'est la raison pour laquelle il est incohérent et absurde de créer des « banques de graines », qui conservent dans des frigo des graines (et non pas des semences !) figées dans un état passé et hors-sol. Des études du CNRS (publication en cours) montrent qu'après un simple délai de 20 ans, des graines remises en cultures sont déjà devenues inadaptées à leur ancien milieu, tant celui-ci a évolué entretemps.

     

    L'échange des graines « libre et non-régulé » est une aberration

     

    Les paysans, en France et ailleurs dans le monde, revendiquent le droit d'échanger librement des semences. Cette revendication est fondamentale et cruciale. Les règlementations actuelles entravent cette liberté, voire la nient entièrement, et obligent les paysans à employer des semences standardisées, sélectionnées depuis 70 ans (voire plus) de façon réductionniste sans tenir compte des milieux naturels, adaptées exclusivement à une agriculture chimique et industrielle.

     

    Mais le droit d'échanger librement des semences ne peut pas être réduit, par schématisme, au droit d'échanger des graines sans aucune régulation. Cette confusion est gravissime.

     

    D'abord, tout échange commercial (avec contrepartie financière) doit donner lieu à des garanties. Qu'un sachet de graines soit vendu par une entreprise multinationale, un semencier artisanal ou une association, la moindre des choses est qu'il contienne bien l'espèce et la variété indiquée, et que les graines aient un taux de germination correct. Refuser d'apporter cette garantie dans le cadre d'un échange marchand, c'est revendiquer l'ultralibéralisme, c'est demander à l'acheteur d'assumer tous les risques, c'est indigne et hypocrite. Pire encore : l'absence de régulation signifie l'impossibilité de toute interdiction des OGM, avec les conséquences qui peuvent en découler ! Un échange gratuit de gré à gré peut se passer de toute régulation formelle, car la régulation est alors assurée par le contact social ; un échange marchand (surtout à grande distance) doit faire l'objet de régulations collectives élémentaires.

     

    Ensuite et surtout, une graine n'est pas une semence. Transmettre (même gratuitement) une graine sans transmettre dans le même temps le savoir technique qui y est lié est une négation des paysans (ou des jardiniers) et de la réalité de l'agriculture. Transmettre une graine en faisant croire qu'elle produira forcément la même plante dans un milieu naturel différent de celui de sa sélection est une imposture : les acquéreurs doivent être prévenus que l'adaptation à un nouvel environnement agro-climatique peut prendre plusieurs générations !

     

    Seuls des échanges de proximité et « de paysan à paysan » peuvent assurer une bonne transmission des savoirs liés à la graine... et donc une véritable circulation d'une semence, au sens complet et vivant du terme. Cela n'interdit bien sûr pas un commerce de graines, mais il doit être régulé et humble. De nombreux semenciers artisanaux (notamment spécialisés en agriculture biologique et biodynamique) sont d'ailleurs parfaitement conscients de cet aspect et conçoivent leur activité en articulation avec la sélection paysanne. Aucune démarche n'est exclusive, tant qu'il n'y a pas de malentendu sur les limites ou les partis-pris de chacune.

     

     


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    Alors que la « loi d'avenir pour l'agriculture, l'alimentation et la forêt » (LAAAF) met continuellement en avant la notion d'agroécologie, il est important de nous pencher sur cette dernière.

     

    Ce terme fait actuellement l'objet d'un engouement singulier, puisqu'il est à la fois mis en avant par les institutions agricoles et par des pionniers d'une agriculture alternative. Derrière cet apparent unanimisme se cache une profonde divergence... et une ambiguïté dangereuse aussi bien pour la compréhension des acteurs que pour la cohérence des politiques publiques.

     

    Agroécologie ou agriculture biologique ?

     

    Les lecteurs de mes livres (ou de ce blog) ont peut-être du mal à établir une distinction entre l'agriculture biologique telle que ses fondateurs l'ont conçue, et l'agroécologie telle qu'elle est préconisée par Nature & Progrès, Pierre Rabhi ou Olivier De Schutter. C'est parfaitement normal, puisqu'il s'agit exactement de la même chose.

     

    Les fondateurs de l'agriculture biologique (notamment Ehrenfried Pfeiffer, auteur en 1938 de Fécondité de la terre ; et Sir Albert Howard, auteur en 1940 de Testament agricole et fondateur de la pédologie moderne) visaient à appliquer à l'agriculture la « révolution systémique » qui a traversé les sciences occidentales dans la première moitié du XXe siècle. Jusqu'à Steiner, Pfeiffer, Howard et Müller, l'agriculture européenne se caractérisait depuis le néolithique par une approche réductionniste (à chaque problème, une solution simple et mécanique) et la pratique de cultures pures (une seule espèce végétale par parcelle). Leur apport, qui était véritablement révolutionnaire et moderne, a consisté à concevoir l'agriculture comme un « organisme » complexe, mettant en relation l'écosystème (sol, haies, arbres, talus, points d'eau...), l'agrosystème (plantes cultivées et animaux domestiques) et les humains (force de travail, savoir-faire, savoirs élaborés, besoins, envies). Dans cette approche, le point essentiel est de considérer les relations entre les éléments du système tout autant (sinon plus) que les éléments eux-mêmes.

     

     

    C'est ici la véritable définition originelle de l'agriculture biologique, celle qui est reprise par la fédération internationale de l'agriculture bio (IFOAM) et qui est mise en pratique par les paysans biologiques (avec parfois des compromis imposés par un contexte politique et économique défavorable). La suppression des produits chimiques de synthèse n'est absolument pas la définition ni le but de la bio, il ne s'agit que d'un moyen pour construire un organisme agricole systémique, performant et pérenne.

     

    Or, c'est précisément pour revenir à ces fondements originels de la bio qu'une partie des adhérents de Nature & Progrès ont choisi au début des années 2000 de parler d'agroécologie. C'est également pour appuyer la dimension sociale de la bio (fondamentale pour Pfeiffer ou Müller) que Pierre Rabhi avait décidé dès les années 1980 d'utiliser ce terme : son livre de chevet était d'ailleurs Fécondité de la terre.

     

    Lorsque Nature & Progrès, Pierre Rabhi, Olivier De Schutter et quelques associations parlent d'agroécologie (ou désormais d'agroécologie paysanne), ils entendent bien la constitution de l'organisme agricole systémique voulu par les fondateurs de l'agriculture biologique... et ébauché par l'immense majorité des paysans biologiques en France et à travers le monde.

     

    Un exemple essentiel permet d'illustrer ce que signifie cette démarche. Dans une approche systémique, aucune plante ne peut être sélectionnée dans des conditions artificielles comme c'est le cas actuellement en agriculture conventionnelle. Une plante doit impérativement co-évoluer avec son écosystème et les humains : tout changement technique modifie les choix de sélection, toute modification sociale entraîne une évolution technique, tout changement environnemental influe sur les techniques et les plantes, etc. L'agroécologie au sens de l'agriculture biologique implique forcément de privilégier des semences paysannes, c'est-à-dire adaptées au milieu, évolutives et adaptables. La centralisation de la recherche est un contresens total et intenable.

     

    Un ensemble de pratiques agronomiques ?

     

    Parallèlement, quelques scientifiques avaient très temporairement parlé d'agro-écologie dans les années 1930 pour désigner un retour de l'agronomie vers le B-A-BA de l'écologie scientifique. Il s'agissait simplement d'aborder l'agronomie comme elle aurait toujours dû l'être, c'est-à-dire comme une science du vivant et non pas de l'inerte. Ce terme a rapidement été abandonné, avant d'être repris dans les années 1980 par le chilien Miguel Altieri (qui travaille aux États-Unis) dans une démarche parfois inspiré de l'agriculture biologique (ses premiers livres paraphrasent Pfeiffer, mais sans toujours aller jusqu'au bout de la démarche). Il a enfin été ressuscité au milieu des années 2000 par l'INRA (institut national de la recherche agronomique), l'agro-industrie et certains hommes politiques français et européens.

     

    Dans cette acception, l'agro-écologie n'est absolument pas une démarche holistique mettant en relation humains, écosystème et agrosystème, mais uniquement une approche agrosystémique intellectuelle. D'une part, il n'est pas anodin de constater que, jusqu'à ce qu'elle soit imposée d'en haut aux paysans par quelques organismes agricoles et par le ministre de l'agriculture, elle n'a jamais fait l'objet d'une dynamique paysanne de terrain (contrairement à l'agriculture biologique !). Cette agroécologie-là est une construction de chercheurs, qui tentent de convaincre des paysans de mettre en œuvre les pratiques jugées souhaitables par les « savants ». D'autre part, ces pratiques ont beau s'appuyer sur la prise en compte des mécanismes écologiques, elles se juxtaposent sans se relier clairement... et sans être reliées à la nature environnante ni aux dimensions sociales et économiques. Elle fait par exemple appel à la lutte biologique par l'achat d'insectes auxiliaires (prédateurs des insectes néfastes aux cultures), mais ne construit pas un agroécosystème permettant à ces auxiliaires d'exister directement autour de la ferme.

     

    De façon très significative, l'agroécologie de l'INRA ou du ministre de l'agriculture (Stéphane Le Foll) ne remet aucunement en question la sélection standardisée et artificielle des plantes. Elle se contente de préconiser un ensemble de pratiques qui ne permet aucune « mise en système », aucune co-évolution, aucune remise à plat des fondements de l'agriculture conventionnelle.

     

    Une transition ?

     

    De nombreux acteurs agricoles me rétorquent que l'agroécologie au rabais défendue dans la « loi d'avenir sur l'agriculture, l'alimentation et la forêt » (LAAAF) peut servir de transition vers l'agriculture biologique (et donc vers l'agroécologie au sens systémique). Cela serait vrai si la LAAAF affichait clairement cette démarche et défendait l'ensemble des étapes de la transition. Oui, une transition réussie doit à la fois soutenir fortement le développement et la reconnaissance de l'agriculture biologique ET mettre en place des étapes techniques accessibles pour les agriculteurs conventionnels actuels. Dans cette démarche, une somme de techniques agrosystémiques est bénéfique et utile. C'est une étape aussi intéressante que l'élevage à l'herbe, la suppression de la chimie de synthèse, etc.

     

    Le problème, voire le drame, des dispositions prévues actuellement dans la LAAAF et dans l'application française de la Politique Agricole Commune, c'est qu'elles se focalisent sur l'étape transitoire (l'agroécologie façon INRA, ensemble de techniques juxtaposées) et qu'elles négligent totalement l'objectif à moyen terme (l'agriculture biologique, ou agroécologie façon Rabhi et Nature & Progrès). Un récent rapport ministériel, titré explicitement « L'agroécologie comme nouvel horizon », confirme cette dérive inquiétante, en transformant abusivement une étape en « horizon ». En parallèle, les moyens minimes alloués à l'agriculture biologique, et leur gestion par les régions qui conduit à revoir tous les objectifs à la baisse, mettent actuellement en danger son développement. Je pourrais encore citer les entraves croissantes à la sélection paysanne, qui confirment qu'il ne s'agit pas de définir une approche systémique mais uniquement d'aménager à la marge un modèle conventionnel maintenu.

     

    En fragilisant le socle du changement (l'agriculture biologique) et ses acteurs, cette stratégie est non seulement insultante à l'égard de ceux qui ont inventé toutes ces pratiques (les paysans bio), mais elle porte surtout en germe son échec. Celui qui prétend vouloir aller sur la Lune en ne visant que le sommet d'une montagne ne sortira jamais de l'atmosphère terrestre, mais il risque en outre une chute meurtrière.

     

    Pour que l'agroécologie dans sa nouvelle définition limitée puisse servir de réel moteur pour un changement agricole, elle doit impérativement être affichée comme une étape, un facteur de transition, et être articulée avec la valorisation résolue de l'objectif ultime de la transition, l'agriculture biologique telle que l'ont définie ses fondateurs. Toute autre approche est au mieux inefficace, au pire hypocrite.

     

     


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    Ce billet est exceptionnellement consacré à un autre sujet que l'agriculture, à savoir la diversité des librairies. En tant qu'auteur (mais aussi lecteur !), je ne peux pas considérer la question agricole sans la relier à ce support de connaissances, d'évasion, de poésie ou de réflexion que sont les livres. La participation régulière à des séances de dédicaces m'a en outre permis de mieux comprendre le travail acharné des libraires et le rôle précieux de ces lieux de partage.

     

    Dédicace en librairie - Photo S. Laulom

     

    Les libraires sont les garants d'une création diversifiée

     

    Je suis toujours surpris devant des auteurs d'essais, de littérature ou de BD, qui n'hésitent pas à afficher des opinions critiques voire cinglantes contre la concentration économique et à revendiquer la liberté de création et d'irrévérence... mais qui placent sans vergogne des liens vers une multinationale de la vente sur internet lorsqu'il s'agit de faire la promotion de leur dernier ouvrage. Bien sûr, tout auteur souhaite vendre ses livres (et les faire lire), et il est réellement « confortable » de placer le visiteur d'un blog dans une position d'achat presque automatique : je clique sur le lien, je jette un coup d'œil, je clique à nouveau, le livre est commandé et je passe immédiatement à autre chose. Efficace. Commercialement efficace.

     

    Mais réfléchissons deux minutes. Si la majorité des achats de livres et de BD sont réalisés auprès d'une ou deux multinationales de vente en ligne, les librairies disparaîtront. Il faut arrêter de se cacher derrière le petit doigt : les librairies sont réellement fragilisées, beaucoup d'entre elles tiennent de justesse ; cet état de fait est clairement la conséquence de la généralisation de la vente en ligne. Elles existent encore mais sont en sursis. Et alors, me direz-vous ?

     

    D'abord, ce sera la fin de ces déambulations intimistes entre des étagères chargées, de ces découvertes aléatoires et inattendues de livres jusqu'ici ignorés, de cette atmosphère apaisante, esthétique et stimulante à la fois. Ensuite, ce sera la fin du conseil critique, de la mise en valeur de coups de cœur ou de chefs-d'œuvre oubliés... tout simplement de la VIE de livres diversifiés. Les billets dans des revues littéraires ou sur des blogs ne pourront jamais remplacer la diversité de points de vue et la couverture des libraires. Sans ces derniers et leur regard subjectif (obligatoirement et heureusement subjectif), 90 % des livres actuels n'existeraient pas, ne pourraient pas exister.

     

    Car c'est grâce à cette mise en valeur subjective, grâce au regard qualitatif des libraires, que les éditeurs peuvent proposer des créations originales, des essais audacieux, des « premiers livres », des ouvrages spécialisés, etc. Sous la pression exclusive (ou quasi-exclusive) des multinationales de la vente en ligne ou en gros, l'édition ne déboucherait que sur une gestion quantitative et comptable de la création écrite. Oui, les auteurs de best-sellers pourront continuer sans problème. Oui, les ouvrages répondant à une demande formatée et commerciale pourront continuer à être édités, y compris avec un renouvellement régulier des auteurs. Mais les autres ? Les livres qui proposent de renouveler l'approche agricole, les BD d'auteurs débutants et hors production commerciale, une grande partie de la littérature... devront renoncer à toute publication « papier ».

     

    Sans libraires, pas d'éditeurs diversifiés. Sans éditeurs diversifiés et audacieux, c'est la mort à terme de 90 % de la création actuelle.

     

    Une évolution lente mais déjà visible

     

    Oh, bien sûr, cette évolution prendra encore quelques décennies, grâce au phénomène d'inertie qui permet aux éditeurs de vivre encore sur l'ancien schéma (et sur leurs fonds propres) pendant quelques temps. Bien sûr, certains me répondront que les auteurs n'auront qu'à s'éditer à compte d'auteur (comme c'est déjà de plus en plus le cas aux États-Unis... avec tous les dégâts financiers et la précarité que cela implique) ou se tourner vers des systèmes d'édition dématérialisée sur internet. Désolé, mais la précarité n'est pas un projet artistique, social ni humain. Qu'elle soit habillée hypocritement des oripeaux de la « modernité » d'internet n'y change rien : la précarité reste la précarité.

     

    Nous sommes tous liés les uns aux autres. Dans le monde culturel comme dans un organisme agricole.

     

    Les intermittents du spectacle ne sont pas que des « débiteurs » de la protection sociale comme le MEDEF et de nombreux hommes politiques ont le culot éhonté de le prétendre : ils alimentent fortement la caisse générale de la sécu, car tous les salariés du monde du spectacle (notamment des salles de cinéma ou de concerts) et une partie substantielle des salariés du domaine touristique n'existeraient pas sans les artistes qui créent des œuvres à présenter ! C'est bien parce que les intermittents existent et créent, que des salariés peuvent recevoir un revenu et cotiser au régime général de la sécurité sociale. Sans intermittents, c'est tout un pan de l'économie qui s'effondrerait et le déficit de la sécu augmenterait.

     

    Il en est de même avec les auteurs et les libraires, dans une relation de bénéfice mutuel. Bien sûr, sans les auteurs il n'existerait pas de libraires. Mais sans libraires, pas de projets éditoriaux, pas de collections autres que commerciales, pas d'auteurs à long terme ! Il suffit de regarder l'évolution de la télévision pour comprendre ce que signifient la concentration et la normalisation des « distributeurs » audiovisuels.

     

    J'ajoute pour finir que la logique monopolistique et prescriptive des multinationales de la vente de livres sur internet a déjà commencé à être assumée ouvertement et cyniquement. Récemment, Amazon a bloqué la distribution des livres d'Hachette aux États-Unis, tout simplement parce que cet éditeur refusait d'obtempérer devant les exigences de la multinationale. Chers amis blogueurs et auteurs, vous ne pourrez pas prétendre que vous ne saviez pas : cette démarche est déjà engagée, explicitement et sans complexe (elle s'est d'ailleurs poursuivi peu après envers les films de Time-Warner).

     

    Quelques réflexes simples

     

    Il n'est pas compliqué de changer de logique. Nous pouvons tous éviter de mettre des liens vers les sites des multinationales de vente en ligne, et renvoyer vers les sites des éditeurs et des libraires ou groupements de libraires.

     

    Pour commencer, il est très simple de fournir un lien de présentation d'un ouvrage : celui de l'éditeur. Il est hypocrite de prétendre que le lien vers tel site standard serait nécessaire pour permettre au lecteur d'un blog de disposer d'une présentation de notre dernier ouvrage : tout éditeur a un site, avec une présentation de ses ouvrages. Si vous cliquez sur « présentation et extrait » dans la colonne de gauche de ce blog, vous tomberez tout simplement sur la page d'Actes Sud ou du Passager Clandestin qui présente le livre concerné. Il peut en être de même pour des ouvrages de Gallimard, du Seuil, de Delcourt, etc.

     

    Il existe par ailleurs des pages présentant des librairies ou groupements de librairies. À défaut de disposer d'une page-ressource renvoyant vers toutes les librairies de France comme c'est le cas sur le site d'Actes Sud (cf. liens « acheter en librairie » ci-contre), il est toujours loisible de mettre en avant des groupements de libraires comme Initiales.

     

    Enfin, pour les internautes éloignés de toute ville et/ou désirant passer une commande rapide et facile, il est toujours possible de proposer un site de vente par internet qui soit associatif, de petite taille et garant de diversité. Pour ma part, j'offre au lecteur la possibilité de commander en ligne (et en dernier recours) sur le site de l'association Agir Pour l'Environnement, dont je partage les engagements puisque je contribue à les construire. Cette association ne sera jamais en situation de monopole ni même de vente massive, et ne sert que d'appoint à une démarche éditoriale riche et qualitative.

     

    Quant aux lecteurs, ayez le réflexe de commander vos livres en librairie. Bien sûr, il peut arriver d'être contraint par le temps, par la géographie ou par la rareté d'un livre (que toutes les librairies ne peuvent pas toujours obtenir) à utiliser les sites standard d'achat sur internet. Je ne nie pas cette réalité. Mais si nous faisons l'effort de privilégier les librairies dans tous les autres cas, nous préserverons l'avenir.