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    Il est temps de développer ici un thème qui est au cœur de mes deux derniers ouvrages : l'agriculture biologique est-elle vraiment une solution à grande échelle, capable de répondre autant aux enjeux alimentaires qu'environnementaux ?

     

    Les bénéfices environnementaux de l'agriculture biologique ne font pas de doute. Mais ils sont souvent opposés à ses supposés moindres rendements. C'est là un total contresens, puisque la bio est également l'agriculture la plus performante sur le plan agronomique et sur le plan social – or, la dimension sociale est centrale dans la question alimentaire mondiale.

     

    Diverses cultures (et générations) au Bangladesh - Photo J. Caplat

     

    L'agriculture conventionnelle provoque la faim

     

    Il faut d'abord rappeler que la planète n'est pas en situation de sous-production agricole, bien au contraire. La production mondiale est actuellement de plus de 300 kg d'équivalent-céréales par humain et par an, alors que 200 kg suffisent. Exception faite de situations politiques et géo-climatiques ponctuelles et totalement indépendantes de l'agriculture (guerres civiles, séismes, cyclones), la faim dans le monde est un problème de pauvreté. Les 800 millions d'humains qui souffrent de la faim chaque année sont tout simplement ceux qui n'ont pas les moyens de s'acheter à manger.

     

    Or, pourquoi 800 millions d'humains sont-ils dans cette situation ? La majorité d'entre eux sont de petits paysans enfermés par leurs gouvernements (et souvent l'histoire coloniale) dans la pratique de cultures d'exportation. Comme le cours mondial est, par définition et depuis l'antiquité, un cours de surplus donc un cours « à perte », l'obligation faite par l'OMC depuis vingt ans d'aligner les cours intérieurs sur le cours mondial conduit ces fermes à produire en dessous de leur seuil de rentabilité. La spéculation particulièrement importante sur les productions tropicales exportées affaiblit encore plus le revenu de ces petites fermes. En conséquence, une fois leur récolte vendue (à perte), ces paysans n'ont tout simplement pas suffisamment de revenu pour s'acheter de quoi manger à leur faim ! Le système agricole mondial, basé sur des cours spéculatifs, est ici directement responsable.

     

    Une autre partie des affamés sont la conséquence directe de nos choix agronomiques. Les élevages hors-sol européens et nord-américains ne peuvent exister que parce qu'ils importent massivement du soja d'Amérique du Sud pour nourrir leurs animaux. Or, ce soja est cultivé dans d'immenses domaines hérités de l'époque coloniale, qui employaient autrefois énormément de main-d'œuvre. Cette dernière a été remplacée depuis 30 ans par des machines et de la chimie... et s'est retrouvée obligée de s'exiler dans les bidonvilles. Ainsi, la quasi-totalité des habitants des favelas du Brésil sont d'anciens salariés agricoles (et leurs enfants), réduits à la misère par la généralisation de l'agriculture conventionnelle dans leur pays. Nos choix techniques (élevage hors-sol) et la généralisation de l'agriculture conventionnelle (qui remplace les humains par la sur-mécanisation et la chimie) sont la première cause de la misère mondiale, et de la faim qui en découle.

     

    Seule l'agriculture biologique s'adapte aux milieux

     

    L'affirmation qui prétend que les variétés dites « améliorées » et l'agriculture conventionnelle auraient augmenté les rendements dans les pays du Sud est une imposture. Les agronomes qui arguent que le riz amélioré permet d'obtenir 10 tonnes par hectare et par an en Inde se basent sur des travaux expérimentaux et sur les « meilleures années ». Prétendre que ces chiffres correspondent à la réalité concrète est soit de l'inconscience soit de la malhonnêteté. La réalité est simple : toutes les études qui mesurent les rendements réels dans les champs réels sur le long terme (et non pas seulement les « meilleures années ») constatent que les rendements moyens du riz conventionnel en Inde varient entre 2 et 4 tonnes par hectare et par an. C'est tout simplement moins que le riz biologique.

     

    La raison en est relativement simple. Les variétés dites « améliorées » nécessitent que l'on puisse adapter le milieu aux conditions artificielles de leur sélection : leurs hauts rendements ne sont assurés qu'à ce prix. Or, si les milieux tempérés (Europe et Amérique du Nord) se prêtent assez bien à cette artificialisation et à ce lissage des conditions de cultures, à coup d'engrais, de pesticides et d'irrigation, les milieux non-tempérés ne s'y prêtent absolument pas et ne pourront jamais s'y prêter ! La variabilité des climats non-tempérés implique que les « conditions idéales de la sélection » ne sont réunies qu'une année sur trois voire une année sur quatre. Le reste du temps, les rendements sont dérisoires, car ces variétés fonctionnent sur le mode du tout ou rien. L'agriculture conventionnelle a fait illusion au début de sa généralisation sous le nom de révolution verte, car elle bénéficiait de la fertilité accumulée préalablement dans le sol et car elle était développée dans des sociétés agraires déstructurées et ruinées par la colonisation puis la décolonisation. Aujourd'hui où le capital-sol a été épuisé et où d'autres agricultures performantes ont pu être élaborées ou retrouvées, le modèle conventionnel montre ses limites et devient proprement aberrant.

     

    Pire, cette agriculture conventionnelle basée sur des cultures pures conduit à rendre les sols particulièrement vulnérables car souvent nus ou demi-nus, et provoque peu à peu une érosion (par les vents, par l'impact des pluies tropicales très violentes, etc.) qui risque de transformer une partie du monde en désert.

     

    À l'inverse, l'agriculture biologique est basée sur la protection des milieux et la reconstitution des écosystèmes. Grâce aux cultures associées (et en particulier aux arbres et arbustes), la bio permet de stabiliser les sols et de les protéger contre les vents et les pluies. Grâce aux cultures associées et à la suppression de la chimie de synthèse, la bio reconstitue et enrichit la fertilité biologique des sols. Grâce aux cultures associées, la bio optimise l'utilisation de la photosynthèse et augmente naturellement et durablement les rendements (voir une note antérieure sur l'importance agronomique des cultures associées). D'un autre côté, l'agriculture biologique s'appuie sur des variétés végétales et des races animales adaptées aux milieux et évolutives. Cela permet non seulement d'obtenir des rendements beaucoup plus réguliers et sécurisants que les variétés standardisées, mais en outre de voir les plantes s'adapter progressivement et insensiblement aux évolutions climatiques en cours. Dans le contexte inexorable des dérèglements climatiques, seules des agricultures utilisant des plantes adaptées, adaptables et évolutives pourront fonctionner à moyen terme.

     

    L'agriculture biologique permet une alimentation accessible et diversifiée

     

    Produire ne suffit pas. Pour qu'une population se nourrisse, encore faut-il qu'elle ait un travail donc un revenu, et que les aliments disponibles permettent de disposer d'une alimentation équilibrée. C'est justement l'une des grandes vertus de l'agriculture biologique. Comme elle permet de maintenir une main-d'œuvre agricole nombreuse et de la nourrir directement, la bio évite l'exode rural. Or, dans les pays du Sud, l'exode rural n'est pas synonyme de développement comme certaines agences internationales semblent étonnamment encore le croire, mais de misère : 90 % des ruraux qui arrivent en ville se retrouvent à mourir de faim dans des bidonvilles. Maintenir une vie rurale active permet d'éviter cette paupérisation. En outre, les techniques bio imposent une diversité de cultures (cultures associées, rotations complexes), et par conséquent conduisent à une alimentation beaucoup plus riche et équilibrée que l'agriculture conventionnelle.

     

    Cultures associées au Nord-Bénin - Photo J. Caplat

     

    L'agriculture biologique nourrira bien mieux l'humanité que l'agriculture conventionnelle

     

    Le résultat est indiscutable. Toutes les études internationales qui ont étudié les rendements réels dans les fermes réelles sur des millions d'hectares (et non pas des rendements expérimentaux d'agronomes réductionnistes) parviennent à la même conclusion, sans aucune exception, sans controverse possible. Dans les pays non-tempérés, correspondant aux trois-quarts de la planète et à la quasi-totalité de l'humanité, les rendements de l'agriculture biologique sont aujourd'hui supérieurs à ceux de l'agriculture conventionnelle.

     

    Les seules régions du monde où les rendements bio sont inférieurs à ceux de l'agriculture conventionnelle sont le Canada et l'Europe. Comment s'en étonner ? En Europe et en Amérique du Nord, les paysans ne peuvent pas disposer de variétés adaptées aux milieux (les règlements sur les semences les en empêchent), ne disposent pas de savoirs sur les cultures associés et l'agroforesterie (certains pionniers les inventent actuellement, mais beaucoup reste à faire), ne peuvent pas développer de systèmes riches en main-d'œuvre (car toute la fiscalité a été bâtie pour défavoriser l'emploi et favoriser la mécanisation, créant une terrible distorsion de concurrence à l'encontre des agricultures riches en emploi, cf. une note antérieure).

     

    Il faut donc sortir de notre habituel ethnocentrisme. Certes, pour des raisons politiques et historiques, l'agriculture biologique ne peut pas encore parvenir à obtenir de meilleurs rendements que l'agriculture conventionnelle en Europe et au Canada (ils sont cependant déjà équivalents aux États-Unis). Mais d'une part c'est là une conséquence de politiques agricoles qui écrasent la bio et l'empêchent d'être performante, et d'autre part c'est une paille à l'échelle mondiale ! Nos petits pays ne sont pas représentatifs du monde. À l'échelle mondiale, l'agriculture biologique est globalement plus performante que l'agriculture conventionnelle, elle est la seule capable de s'adapter aux changements climatiques, elle permet en outre de redonner un revenu aux populations paupérisées et elle est donc, de loin, la solution technique la plus efficace pour nourrir l'humanité.

     

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    Pour aller plus loin, vous pouvez lire le rapport d'Olivier De Schutter (ancien rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l'alimentation) ou la synthèse de l'université d'Essex (qui a comparé 37 millions d'hectares dans les pays non-tempérés ; étude en anglais). NB : pour des raisons diplomatiques ou personnelles, ces études parlent d'agroécologie ou d'agriculture préservant les ressources – mais 99 % des cas qu'elles appellent ainsi relèvent de l'agriculture biologique au sens d'IFOAM et de ses fondateurs, comme le révèle la lecture détaillée des exemples cités. Enfin, une autre étude ciblée sur l'Afrique montre un doublement des rendements en bio, celle du Programme des Nations-Unies pour l'environnement (en anglais).

     

     

    Pour approfondir le sujet : Les rendements de l'agriculture biologique, un quiproquo tenace

     

     


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    Au-delà des questions politiques et humaines au cœur de l'actualité récente, le barrage du Testet, à Sivens dans le Tarn, est un exemple typique des aménagements dépassés et hors-sujet. Sa justification agronomique s'inscrit exactement dans la course en avant qui est en train de détruire l'agriculture française, et démontre une méconnaissance inquiétante des alternatives techniques qui permettraient sans problème aux agriculteurs de la région d'éviter le recours massif à l'irrigation.

     

    Face aux tensions créées par le dérèglement climatique, il est illusoire et suicidaire de croire qu'il serait possible à long terme et à grande échelle de forcer le milieu à s'adapter à une agriculture artificielle basée sur des théories hors-sol et des modèles standardisés. Bien au contraire, la seule démarche réaliste et scientifique consiste à réadapter l'agriculture au milieu. Cela implique à la fois de recréer une capacité des sols à retenir l'eau et à la fournir aux cultures, et de sélectionner des variétés végétales adaptées et évolutives. Le recours massif à l'irrigation est non seulement destructeur, il est également dépassé car inefficace à long terme.

     

    Retour sur un projet aberrant

     

    Avant de parler d'agronomie, il me faut bien revenir sur les évènements récents, leur source et leur déroulement. Ils éclairent en effet les conditions du « choix » imposé actuellement par les élus tarnais.

     

    En premier lieu, il est utile de savoir que le projet de barrage du Testet est la copie conforme d'un barrage déjà réalisé dans la même région à Fourogue. Or, le coûteux et surdimensionné barrage de Fourogue est aujourd'hui un gouffre financier, et se voit relégué dans l'illégalité suite à l'annulation de sa déclaration d'intérêt général. Une logique sous-tend par conséquent la construction du barrage du Testet depuis son démarrage : réitérer le tour de passe-passe réussi à Fourogue, en mettant tout le monde devant le fait accompli avant que la justice ne puisse arrêter les travaux.

     

    Autre fait troublant : l'organisme chargé de la « maîtrise d'ouvrage déléguée » et de la concession d'aménagement du barrage du Testet, la CACG (compagnie d'aménagement des coteaux de Gascogne), est le même qui a été chargé de l'étude d'impact ! Cette situation ne correspond-elle pas étrangement à ce que le droit appelle habituellement un conflit d'intérêt ? Comment s'étonner, dans ces conditions, que l'étude préalable ait écarté les objections et ait surdimensionné le chantier ?

     

    Vallée du Testet en août 2014

     

    Sur le plan environnemental, le projet prévoit de recréer une dizaine de petites parcelles humides d'un ou deux hectares, pour « compenser » la destruction d'une zone humide de 13 hectares. Cette prétendue compensation est jugée tellement hasardeuse et précaire que tous les avis scientifiques ont été négatifs (aussi bien les avis préalables au projet que l'expertise ministérielle récemment rendue publique). En effet, des petites parcelles atomisées et distinctes ne peuvent en aucun cas assurer la viabilité des espèces rares qui existaient dans la vallée du Testet (campagnol amphibie, grenouille agile, triton palmé, couleuvre verte et jaune...). En matière écologique, il faut faire montre d'une inquiétante incompétence pour additionner des surfaces en négligeant la question de la continuité des milieux de vie.

     

    8,5 millions d'euros pour 20 agriculteurs ?

     

    Sur le plan agronomique, le projet prétend permettre d'irriguer 81 exploitations agricoles de la région. Cette donnée est doublement douteuse. D'abord, parce que les riverains et les experts du ministère de l'écologie n'ont trouvé que 20 à 40 fermes susceptibles d'être concernées. Ensuite, parce que l'irrigation est essentiellement destinée au maïs (qui occupe la moitié des surfaces irriguées dans le Tarn), et que les volumes du barrage ne permettront d'irriguer que 800 hectares de maïs au maximum, soit 20 fermes si l'on suppose une moyenne de 40 ha de maïs irrigué par ferme.

     

    Sur un plan comptable, le projet revient donc à investir 8,5 millions d'euros pour 20 fermes, soit plus de 400.000 euros par agriculteur. Et encore ce calcul ne prend-il pas en compte les coûts de fonctionnement, estimés à 600.000 euros par an, soit 30.000 euros par an supplémentaire « offerts » sur fonds publics à chaque ferme concernée. La même somme investie dans la conversion à l'agriculture biologique (riche en emplois) permettrait de faire vivre des centaines de fermes et de créer considérablement plus d'activité ! Le choix politique du barrage est par conséquent totalement contraire aux attentes exprimées par la société, et représente une authentique gabegie.

     

    Ce n'est pas un hasard si l'expertise demandée par le ministère de l'écologie dénonce le manque de justification du projet et son surdimensionnement.

     

    Une course en avant meurtrière

     

    Il est utile de comprendre que la mort de Rémi Fraisse n'est qu'une conséquence « logique » de la politique engagée, celle d'une course en avant et d'une stratégie de la tension. Il est impossible d'aborder les alternatives agronomiques sans achever d'abord la présentation du contexte politique, qui explique pourquoi les promoteurs du barrage se sont enfermés sciemment dans un refus de toute alternative.

     

    Comme je l'évoquais plus haut, le montage initial témoignait déjà d'un parti-pris douteux et de procédures susceptibles d'être invalidées. Cette dimension est renforcée par le fait que le contrat confié à la CACG est une concession d'aménagement, signée sans aucune mise en concurrence – or, ce type de barrage relève obligatoirement de la notion de construction, qui impose une mise en concurrence. Il est donc fort probable que l'ensemble du projet soit retoqué par la justice dans deux ou trois ans. En outre, l'avis de l'enquête publique n'était favorable que « sous réserve de l'avis du Conseil National de la Protection de la Nature » (CNPN). Celui-ci a été clairement défavorable lors du projet initial tout comme lors de son réexamen récent. Il y a donc eu passage en force.

     

    Cette démarche est parfaitement illustrée par l'étape du déboisement du site. La fédération France Nature Environnement avait saisi le Tribunal administratif pour bloquer sa réalisation. Aussitôt, la CACG et les pouvoirs publics ont conjointement déployé massivement machines et gendarmes mobiles, de façon à « nettoyer » la zone de ses opposants et à couper les arbres à marche forcée. Le timing était précis : le déboisement était achevé quelques heures avant que le Tribunal administratif ne rende son avis. Même en cas de jugement défavorable, il aurait été trop tard...

     

    Vallée du Testet en octobre 2014 - Photo « collectif pour la sauvegarde de la zone humide du Testet »

     

    Cette stratégie de la tension a conduit les pouvoirs publics à abdiquer toute raison. Depuis le début du chantier, les gendarmes multiplient les provocations pour pousser les opposants à se radicaliser (afin de justifier à rebours le recours à la force). Je n'avance pas là des suppositions mais m'appuie sur des faits. Le 7 octobre, un gendarme a lancé une grenade de désencerclement dans une caravane et grièvement blessé une occupante, comme le prouve cette vidéo. Non seulement ces grenades ne sont autorisées que de manière défensive dans le cas où des gendarmes seraient en danger d'être débordés et blessés, ce qui n'était évidemment aucunement le cas ici, mais elles sont en outre strictement interdites en milieu clos, où elles peuvent devenir très dangereuses. Malgré ce geste doublement illégal ayant eu de graves conséquences, ce gendarme n'a, aux dernières nouvelles, pas été poursuivi.

     

    Autre fait édifiant : lors de la manifestation festive et joyeuse du 25 octobre, il ne restait aucun engin sur le chantier, et donc strictement rien à protéger par les gendarmes. La fête organisée sur le site par les opposants ne comportait aucun risque d'aucune sorte, puisqu'elle n'était pas en ville et qu'il n'y avait rien à détruire ou dégrader. Rien, strictement rien, ne justifiait la présence de gendarmes, et encore moins une présence aussi massive et agressive. Rien sauf... la volonté de pousser les opposants à réagir et de provoquer des violences. Dans ces circonstances, la mort de Rémi Fraisse alors qu'il fuyait une charge de gendarmerie, tué par une grenade de désencerclement encore utilisée abusivement, n'est pas un hasard mais le résultat d'un processus révoltant.

     

    [Edit (07 novembre) : Médiapart révèle quelques précisions édifiantes et absolument révoltantes établies par l'enquête. La grenade utilisée était en fait une grenade offensive, interdite dans ce type de situation. Les autorités connaissaient les causes de la mort de Rémi Fraisse dès la récupération du corps... alors qu'elles ont fait semblant de l'ignorer pendant deux jours. Les autorités savaient que le sac à dos de Rémi avait été pulvérisé par la grenade... alors qu'elle ont prétendu pendant plusieurs jours que ce sac à dos avait été récupéré par des opposants pour faire entrave à l'enquête : ce mensonge, destiné à discréditer les victimes et minimiser la responsabilité des meurtriers, est tout simplement abject.]

     

    Ce constat n'excuse aucunement les violences également injustifiables perpétrées par quelques dizaines de provocateurs (dont rien ne prouve qu'ils soient réellement concernés par la lutte contre le barrage), mais il remet les responsabilités à leur place. Ce sont bien les pouvoirs publics et la CACG (dont la plupart des administrateurs sont des élus locaux « juge et partie » et des agriculteurs de la FNSEA) qui ont engagé sciemment un enchaînement de provocations et de passages en force pour contourner la loi. Le 25 octobre, ils ont clairement « créé » les conditions d'un affrontement au sein d'une soirée par ailleurs festive et sereine, et doivent en porter l'entière responsabilité.

     

    L'agriculture ne peut pas se baser sur une irrigation massive

     

    Dans ces conditions, il faut reconnaître que les arguments agronomiques sont bien difficiles à faire entendre, puisqu'il n'existe en réalité aucune volonté de les écouter. Essayons toutefois de les avancer.

     

    En premier lieu, le changement climatique conduit le Tarn à une fragilité hydrique accrue. Au lieu d'être niée et contournée par une inflation d'infrastructures et une course en avant industrielle, cette réalité doit être assumée et abordée franchement. Les variétés végétales utilisées par les agriculteurs (par obligation légale et par pression commerciale) sont standardisées et, inévitablement, inadaptées à des situations de faiblesse hydrique. La solution ne peut pas être d'obliger le monde réel à s'adapter à ces variétés chimériques !

     

    La seule solution agronomique sérieuse, déjà mise en œuvre par certains agriculteurs biologiques dans le Sud-Ouest, consiste au contraire à utiliser des variétés adaptées au milieu et capables d'évoluer en même temps que lui. J'insiste une fois de plus (cf. un précédent billet sur les semences) sur le fait qu'une plante doit co-évoluer avec son environnement au lieu d'être conçue à distance. Des variétés évolutives conduisent à ressemer les grains issus des épis les mieux adaptés aux nouvelles conditions climatiques, et permettent par conséquent de se passer d'irrigation. Oui, n'en déplaise à certains agronomes en chambre, il est parfaitement possible de faire évoluer des variétés, y compris en maïs, capables de résister à la sècheresse. Les maïsiculteurs d'AgroBioPérigord en ont fait la preuve depuis plusieurs années, avec leurs variétés « populations » de maïs, qui obtiennent sans irrigation des rendements et des résultats techniques extrêmement satisfaisants.

     

    Cette évolution est d'autant plus raisonnable que même les agriculteurs conventionnels du Tarn l'ont partiellement engagée. Bien que ne recourant pas encore à des variétés adaptées et évolutives, ils ont déjà réduit la part des surfaces irriguées de 18,5 % à 12,5 % de leurs surfaces en moyenne entre 2000 et 2010. C'est bien dans ce sens qu'il faut les accompagner.

     

    Restaurer la régulation hydrique des sols

     

    Plus globalement et plus fondamentalement, l'agriculture doit réapprendre à valoriser les capacités du sol au lieu de le détruire. Le Rodale Institute (États-Unis) a démontré que les sols conduits en agriculture biologique résistent considérablement mieux à la sècheresse que les sols conventionnels. Pourquoi ? D'abord parce que les terres conduites en bio alternent des cultures variées, voient leur fertilité assurée par des amendements organiques, et sont moins retournées. Cela les amène à être de deux à dix fois plus riches en matière organique, et à avoir une « structure » bien meilleure. Or ces deux facteurs permettent aux sols d'être des éponges, c'est-à-dire de capter l'eau lorsqu'elle tombe (sans la laisser ruisseler et provoquer par ailleurs des inondations) et de la restituer aux plantes lorsqu'elles en ont besoin. Ensuite parce que les agriculteurs bio ne laissent pas des sols rester « nus » en hiver et limitent donc les pertes d'eau. Enfin, parce que l'absence de recours aux fongicides permet le développement d'une mycorhize dense.

     

    Il est intéressant de dire deux mots de la mycorhize. Cette symbiose entre les racines des plantes et les mycéliums des micro-champignons du sol permet aux plantes de multiplier par dix leur surface d'absorption racinaire. Mieux encore, elle permet de multiplier par dix ou quinze la pression de pompage de l'eau par les plantes – autrement dit, de capter de l'eau là où des plantes sans mycorhize n'y parviendraient pas. Or, pour avoir une mycorhize dense, il est souhaitable d'agencer arbres et cultures (les arbres facilitent l'implantation de la mycorhize et assurent un pompage de l'eau dans des couches inaccessibles aux plantes cultivées) et il est nécessaire de ne pas appliquer de fongicides (qui tuent les micro-champignons du sol).

     

       Cultures denses et performantes en milieu aride du Sud de la France, sans aucune irrigation, conduites en bio et avec des arbres - Photos J. Caplat

     

    Les politiques publiques doivent former les agriculteurs et les aider à faire évoluer leurs pratiques, et non pas soutenir des pratiques intenables chez une vingtaine d'entre eux.

     

    Une irrigation ponctuelle et parcimonieuse

     

    Une fois restauré le B-A-BA de l'agronomie (sols riches en matière organique, bien structurés et toujours couverts ; arbres et mycorhize ; variétés adaptées et évolutives), il est bien sûr possible de recourir ponctuellement à l'irrigation. C'est notamment utile pour le maraîchage, et pour certaines cultures dans certains milieux (soja...). Je ne prétends pas qu'aucune irrigation ne soit justifiée. Mais elle doit être mesurée, éviter de provenir de la nappe phréatique, et respecter les milieux naturels. Cela est possible notamment avec des retenues collinaires, c'est-à-dire des petits équipements qui ne saccagent pas une vallée entière et qui sont dimensionnées pour servir d'appoint (et non pas de justification à une course en avant). Dans le cas de Sivens, il est parfaitement possible d'optimiser les retenues collinaires existantes – voire d'en créer quelques nouvelles si cela apparaissait vraiment nécessaire une fois l'agronomie remise d'aplomb.

     

    Le barrage en construction dans la vallée du Testet est non seulement douteux sur le plan politique et économique, et destructeur sur un plan environnemental, mais il est surtout injustifié et archaïque sur le plan agronomique. Il obéit à des réflexes d'un autre temps, où certains ingénieurs croyaient dompter la nature et lui imposer des concepts intellectuels. Il n'a aucune viabilité ni aucune cohérence dans le contexte du changement climatique. Et si nous entrions enfin dans le XXIsiècle ?

     

     

    Quelques sources précieuses pour comprendre la situation à Sivens : Reporterre, lettre ouverte de Benoît Biteau, Médiapart…

     

    Et pour ceux et celles qui veulent agir : la pétition d'Agir Pour l'Environnement

     

     


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    Ce billet s'inspire d'une communication que j'ai présentée dans le colloque de recherche « Les petites gens de la terre – paysans, ouvriers et domestiques du néolithique à 2014 », organisé en octobre 2014 par le Pôle Rural de Caen et l'Association d'Histoire des Sociétés Rurales.

     

    Tomates en semis dense innovant et performant (chez P. Poot) - Photo J. Caplat

     

    Les gestes, pratiques et stratégies agronomiques mis en œuvre par les paysans relèvent-ils de savoir-faire empiriques, ou découlent-ils d'expérimentations intentionnelles et de savoirs construits ? Cette question renvoie à la fois à des notions d'anthropologie des connaissances (Nicolas Adell), d'apprentissage de gestes techniques (Blandine Bril, Marie-Noëlle Chamoux), d'épistémologie (Isabelle Stengers, Christophe Bonneuil), de développement (Jean-Pierre Olivier de Sardan, Pierre Pradervand) et bien sûr d'agronomie et d'anthropologie.

     

    Une terminologie significative et profondément ancrée

     

    Les historiens, agronomes et sociologues travaillant sur les sociétés paysannes anciennes ou contemporaines décrivent généralement les pratiques paysannes comme des savoir-faire. Ce terme est loin d'être anodin, et témoigne du statut subordonné qui est accordé aux paysans en matière de production de connaissances. Le statut des innovations et des techniques s'inscrit en effet dans les rapports de pouvoir.

     

    Rattachées au domaine du savoir objectif lorsqu'elles sont issues d'administrateurs (Turgot) puis de lettrés ou d'ingénieurs (Olivier de Serre, Antoine Parmentier, Césaire Nivière, Mathieu de Dombasle... et la plupart des agronomes du XXe siècle), ces innovations et techniques agricoles sont ravalées au rang de savoir-faire empiriques lorsqu'elles proviennent de communautés paysannes. Au-delà de la césure économique entre d'un côté les lettrés et les grands propriétaires expérimentateurs et de l'autre les « petites gens de la terre », la maîtrise de l'écrit semble avoir longtemps été un critère de différenciation sociale et culturelle.

     

    Cette terminologie est profondément imprimée dans l'inconscient collectif, du moins en France, puisque les organisations agricoles elles-mêmes la reproduisent mécaniquement. S'il n'est pas surprenant de voir des institutions comme les Chambres d'Agriculture parler de savoir-faire, il est plus étonnant et donc significatif de voir une organisation comme la FADEAR (fédération des associations pour le développement de l'emploi agricole et rural), proche de la Confédération Paysanne et de son projet émancipateur, faire sur son site internet la promotion de la transmission des savoir-faire – et non pas de la transmission des savoirs.

     

    Savoir-faire ou savoir : comment les distinguer ?

     

    Avant d'aller plus loin, il est utile de préciser ce qui peut différencier un savoir-faire d'un savoir. Une définition donnée par Yves Barel à propos d'urbanisme peut constituer une base satisfaisante – à un détail près.

    « Un savoir-faire incorporé est (...) indissociable d'individus ou de groupes concrets : il est le résultat de leur apprentissage personnel, de leur expérience, de leur habileté. (…) Il n'est pas analysable et décomposable jusqu'au bout (...). Le travailleur sait faire, mais il ne sait pas complètement comment il sait. Le savoir-faire incorporé n'est donc pas transmissible par enseignement. Il n'est transmissible que par apprentissage c'est-à-dire par la reproduction plus ou moins à l'identique d'individus ou groupes au cours du travail lui-même. (...) Mais quand le savoir-faire est analysable et décomposable jusqu'au bout, le savoir et le faire peuvent se déconnecter. Le savoir s'incorpore alors dans un rapport non humain : un livre, un traité, un programme, une fiche d'instructions, un croquis, etc. »

    (Yves Barel, « La ville avant la planification urbaine », in Prendre la ville, Paris, Anthropos, 1977, p.16-19.)

    L'essentiel ici est de bien distinguer entre le savoir-faire qui ne s'acquiert que par l'observation et la pratique, et le savoir qui peut être théorisé, verbalisé et enseigné. La conclusion de cette citation est cependant édifiante : le savoir est ici associé consubstantiellement à l'écrit. Il va de soi que ce raccourci final est hautement contestable. Il est même l'une des sources du malentendu ! Un savoir construit et transmissible peut parfaitement rester oral. L'opposition savoir-faire / savoir ne doit surtout pas être réduite à une schématique opposition oralité / écriture.

     

    Je peux illustrer la distinction à partir de l'exemple du jardinage. La manière de repiquer un plant de tomate, la période pour le faire, la préparation du terrain : tout cela peut s'enseigner et relève du savoir. En revanche, la main verte du jardinier qui lui permet d'obtenir des pieds de tomate considérablement plus vigoureux et productifs que ceux d'un débutant relève du savoir-faire, c'est-à-dire de l'expérience, de la pratique renouvelée année après année.

     

    La revalorisation récente des savoir(-faire) paysans

     

    Deux mouvements ont conduit récemment à remettre en valeur et à reconnaître les pratiques paysannes. Le premier est celui de la conservation du patrimoine. Nous le voyons à l'œuvre dans certains travaux anthropologiques (souvent prolongés par une revendication politique) d'identification et de reconnaissance de cultures rituelles. Les sociétés agricoles traditionnelles « nomment » le vivant autour d'elles selon une taxonomie certes déroutante pour le scientifique occidental, mais parfaitement rigoureuse et opérationnelle, c'est-à-dire que ces classifications du vivant permettent de rapprocher des propriétés, d'anticiper et d'organiser le monde. Certains anthropologues « collectionnent ces collections ». Au-delà, de nombreuses pratiques paysannes sont indiscutablement liées à des gestes culturels voire religieux (offrande de la première igname au Nord-Bénin, par exemple), qui nécessitent le maintien et la reproduction de gestes techniques ou de variétés végétales bien spécifiques.

     

    Vu à travers le regard idéalisant des chercheurs occidentaux puis de certains mouvements politiques, ce constat a souvent été facteur d'immobilisme. D'une certaine façon, la ritualisation de l'agriculture assure sa stabilité, mais peut conduire à une démarche conservatrice et figée. Les revendications identitaires de sociétés qui s'émancipent de la colonisation s'appuient souvent sur un « autrefois » mythifié. Cette démarche se retrouve également dans des organisations et revendications occidentales en faveur des pratiques traditionnelles (aussi bien agricoles que musicales ou vestimentaires) ou des « variétés anciennes » abordées sous un angle patrimonial : il n'est pas anodin que la formule la plus souvent utilisée jusqu'à présent est celle de la conservation des variétés anciennes, ou que les lieux de présentation des vieux gestes paysans soient désignés comme des (éco)musées.

     

    Le deuxième mouvement de réhabilitation des pratiques paysannes est davantage inscrit dans le présent et la transformation. Il est issu des travaux en faveur d'un développement endogène, c'est-à-dire appuyé sur les ressources locales des sociétés concernées. Théorisé à partir des années 1970, il a inspiré de nombreux acteurs du développement et de nombreuses ONG depuis les années 1980, notamment dans le domaine du développement agricole. Il est également très important dans le syndicalisme altermondialiste de Via Campesina, ou plus spécifiquement en France à la Confédération Paysanne. Il a ensuite pris une nouvelle dimension dans les années 2000, dans le cadre des négociations internationales sur la biodiversité ou sur les droits des peuples autochtones.

     

    Comme je l'ai évoqué plus haut, ces deux mouvements se réfèrent paradoxalement souvent aux savoir-faire plutôt qu'aux savoirs. C'est particulièrement le cas pour le discours patrimonial, qui s'appuie souvent sur une vision fantasmée de pratiques anciennes et qui idéalise le bon sens paysan en l'enfermant finalement dans la même caricature empirique, désormais présentée comme vertueuse. Mais, en revalorisant le rôle des petits paysans anonymes, ils ont permis de requestionner la construction des gestes, pratiques et systèmes agricoles traditionnels.

     

    Les paysans expérimentent et transmettent

     

    L'imaginaire occidental représente le paysan comme l'héritier des serfs, dominés par les seigneurs et adoptant les innovations créées par les savants et les grands propriétaires. Il est vrai que la structure de l'agriculture conventionnelle entretient cette représentation, puisque les pratiques décrites par le passé ou constatées aujourd'hui s'inscrivent de facto dans les modèles théoriques des agronomes occidentaux.

     

    Mais cette représentation est invalidée par les agricultures traditionnelles observées en Afrique par exemple. Basées sur les cultures associées et la valorisation des arbres, elles ne peuvent certainement pas être héritées des modèles agronomiques occidentaux ! Il a donc bien fallu que les paysans africains élaborent eux-mêmes, de l'intérieur, des systèmes de culture viables et suffisants pour nourrir leurs populations. Mieux encore, ces agricultures africaines intègrent (dans des systèmes associés à 5, 10 ou 15 cultures) des plantes récemment importées comme le riz ou le maïs. Cela témoigne du génie agronomique des populations qui les ont, d'elles-mêmes, adaptées dans des structures agraires pourtant déjà complexes (ce qui imposait de réajuster l'ensemble du système de culture).

     

    13 cultures associées (dont du riz) au Nord-Bénin - Photo J. Caplat

     

    Il faut se rendre à l'évidence : les paysans construisent des savoirs. Ceux qui travaillent avec des communautés agricoles en Inde, dans la péninsule indochinoise, en Afrique ou en Amérique centrale et du sud l'ont constaté depuis longtemps, et les agronomes qui accompagnent les agriculteurs biologiques en Europe le redécouvrent avec eux. Les paysans observent des phénomènes, cherchent à les reproduire sur la base d'hypothèses, puis à en déterminer les lois et mécanismes, selon une démarche qui s'inscrit parfaitement dans les méthodes hypothético-déductives. Les savoirs ainsi élaborés font l'objet d'une authentique transmission – généralement orale, mais cumulative et savante.

     

    Un exemple frappant : la sélection paysanne

     

    La sélection végétale illustre à la perfection les différents aspects que j'ai évoqués ici.

     

    D'abord, l'organisation de la sélection des plantes est au cœur des enjeux de pouvoir en matière de choix agronomiques. Ces enjeux sont à la fois symboliques (la suprématie des « sachant »), scientifiques (l'obsession génétique qui traverse nos sociétés actuelles et conduit abusivement à réduire les plantes à une somme de gènes), sociaux (le statut du chercheur), économiques (les multinationales semencières) et politiques (l'organisation par les institutions agricoles et scolaires). La remise en cause de la suprématie des généticiens se confronte à toutes ces pesanteurs et tous ces imaginaires sociaux !

     

    Ensuite, il est évident et indiscutable que les paysans ont bien construit des savoirs élaborés... car ce sont bien les paysans qui ont géré, seuls pendant 10.000 ans, la sélection végétale. L'agriculture n'a pas attendu la création des industries semencières aux XIXe et XXe siècles ! Il suffit de se pencher sur les travaux d'agronomes ou d'anthropologues pour constater à quel point la sélection par les paysans reste fortement présente en Inde ou en Amérique centrale et du sud, et se développe à nouveau au sein des paysans biologiques ou en agroécologie.

     

    De façon archétypale, la reconnaissance du rôle des paysans en matière de sélection végétale s'est d'abord appuyée sur une vision conservatrice et patrimoniale (les « variétés anciennes »), avant de retrouver le courant naturel d'une évolution permanente. Une plante doit évoluer avec son milieu et ses agriculteurs, et le caractère « ancien » n'est pas une vertu en soi (il est simplement une nécessité transitoire puisque seules les variétés anciennes possèdent la diversité génétique et la capacité à évoluer qui sont indispensables à la sélection dans les champs). Il est probable qu'il en est de même pour de nombreux savoirs traditionnels : la vision patrimoniale est surtout une construction occidentale a posteriori, tandis que les savoirs eux-mêmes ont toujours été évolutifs et vivants.

     

    Il est intéressant de noter que, au Brésil comme en France, les groupes de paysans qui se réapproprient la sélection végétale s'associent à des chercheurs institutionnels. Il n'y a pas opposition entre les types de savoirs. Dès lors que celui des paysans est reconnu comme tel, celui des agronomes reste pertinent et complémentaire. Les uns comme les autres acquièrent des savoir-faire au cours de leur vie. Les uns comme les autres possèdent et construisent collectivement des savoirs.

     


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    Dans les discussions autour du changement d'agriculture et des pratiques de consommation, j'entends souvent une question supposant un choix nécessaire entre produits issus de l'agriculture biologique et produits locaux. Pourtant, une grande partie des arguments en faveur des produits locaux sont fallacieux ou erronés... et l'important est bien entendu de cumuler agriculture biologique et production locale.

     

    C'est justement pour rapprocher ces deux démarches et cesser de les opposer que la FNAB (fédération nationale d'agriculture biologique) et ses groupements régionaux, en partenariat avec la Fête de la gastronomie et à l'initiative de Corabio, proposent du 20 au 28 septembre l'opération Bio et local, c'est l'idéal !

     

    Pour en savoir plus : http://bioetlocalcestlideal.org

     

     

     

    Le local contre l'effet de serre ?

     

    En première approximation, il est tentant de supposer qu'un produit local contribuera moins à l'effet de serre qu'un produit venu de plusieurs centaines de kilomètres. C'est ce qui fait dire à de nombreux consommateurs, mais aussi hélas à de nombreux décideurs très mal informés, qu'il vaudrait mieux consommer un aliment conventionnel local qu'un aliment biologique venu de l'étranger.

     

    Cette estimation intuitive est pourtant totalement fausse. Le transport des produits agricoles bruts ne représente qu'une très faible partie des contributions de l'agriculture à l'effet de serre. Dans l'agriculture européenne actuelle, l'un des postes les plus contributeurs est l'engrais azoté !

     

    Lorsqu'un agriculteur épand 100 kg d'azote chimique sur 1 hectare (ce qui est la fourchette basse en agriculture conventionnelle, puisque certains vont jusqu'à 200 voire 400 kg par hectare), il contribue autant à l'effet de serre qu'une voiture moyenne parcourant 10.000 km. Vous avez bien lu : une fertilisation azotée chimique considérée actuellement comme modérée contribue autant à l'effet de serre sur un seul petit hectare qu'un parcours de 10.000 km en voiture. Il vous reste à multiplier par le nombre d'hectares de vos voisins agriculteurs conventionnels...

     

    Dans ces conditions, il est souvent bien plus favorable à l'effet de serre de consommer un aliment biologique venant de 500 km qu'un aliment conventionnel produit chez votre voisin.

     

    Et je ne prends pas ici en compte toutes les autres pollutions (de l'eau, de l'air), qui rendent le produit biologique considérablement préférable au produit conventionnel, quelle que soit la distance de son transport. La prétendue justification écologique à la consommation de produit locaux ne tient absolument pas s'il s'agit de produits conventionnels opposés aux produits biologiques lointains. Dans le match « bio lointain » contre « conventionnel local », le local perd par K.O. s'il est produit en conventionnel.

     

    bio local > bio importé > conventionnel local > conventionnel importé

     

    Reste une évidence : il est toujours préférable de supprimer à la fois la contribution des engrais chimiques et celle des transports. Un produit bio local polluera bien sûr moins qu'un produit bio importé de loin (même si ce dernier polluera bien moins qu'un produit conventionnel local).

     

    Une agriculture s'inscrit dans un territoire

     

    La relation entre une agriculture et son territoire ne se réduit pas à des flux (ressources, pollutions éventuelles, produits alimentaires). J'aime parler de l'agri–culture. Fondamentalement et historiquement, une agriculture est la façon dont une société s'inscrit dans un territoire. Elle est autant culturelle ou sociale que technique.

     

    Par conséquent, il n'est pas neutre pour un citoyen de consommer des produits cultivés et élevés à proximité ou à longue distance. En privilégiant des produits locaux, je me relie à mon territoire de vie, j'entretiens une activité économique, je m'inscris dans une continuité sociale et je contribue à cette continuité sociale.

     

    Ici encore, ce constat ne suffit pas. Je peux me relier à mon territoire en coupant ses arbres et en détruisant son sol... ou au contraire en préservant son écosystème. Je peux m'inscrire dans une continuité sociale en enrichissant un agriculteur industriel et en saccageant l'emploi... ou au contraire en contribuant à installer des paysans en plus grand nombre et en valorisant les activités de transformation et de distribution. Ici encore, manger local n'est pas une vertu en soi.

     

    S'inscrire dans son territoire, c'est s'interroger sur les relations entre l'activité agricole et le milieu vivant, entre l'activité agricole et le reste de la société, entre l'activité agricole et la dynamique économique. La consommation de proximité n'a de sens que si elle encourage le maintien de la valeur ajoutée sur le territoire, que si elle soutient des fermes qui aménagent l'espace sans le détruire, que si elle permet la rentabilité de fermes à taille humaine. Sinon, à quoi bon invoquer la « proximité » comme un mantra abstrait ?

     

    Sous l'angle de la relation au territoire et de la solidarité socio-économique, il est pertinent de privilégier des producteurs locaux, en circuits courts ou engagés dans des démarches d'économie solidaire. Pour autant, même sous le seul angle socio-territorial, l'aspect environnemental ne peut pas être négligé, et une production biologique restera éminemment préférable.

     

    Un objectif sans dogmatisme, une exigence continue

     

    Il va de soi que le café, le cacao et bien des épices ou fruits ne peuvent pas être cultivés en France. Il n'y a rien de choquant à ce qu'existe un commerce à longue distance de produits alimentaires. Ce commerce a toujours existé : il est attesté non seulement dans l'Antiquité, mais même à l'époque préhistorique ! L'exigence et les critères qui conduisent à préférer des produits locaux doivent toutefois être appliqués également aux produits importés. En particulier, le mode de production doit être non seulement biologique mais également équitable (permettre aux populations de se nourrir elles-mêmes en parallèle, et de dégager un revenu décent par les produits exportés), le mode de transport doit être le moins polluant possible (le transport par avion doit être proscrit, comme c'est le cas pour tous les produits vendus en Biocoop).

     

    Mais la démarche essentielle est bien de toujours choisir un produit bio et local lorsqu'il existe. Cela inclut un principe de saisonnalité. Si je veux consommer des haricots verts en hiver, je choisirai des haricots locaux mis en conserve – et surtout pas des haricots venus de l'autre bout du monde avec un bilan énergétique déplorable et qui détruisent les productions vivrières des populations concernées. Quant aux tomates ou aux fraises, il n'y a aucun sens à les consommer en hiver (sauf ponctuellement sous forme de conserve ou de confiture).

     

    Une consommation responsable est d'abord biologique. Si elle veut mieux prendre en compte le territoire et encourager l'agriculture environnante, elle est également locale et de saison.

     

    Au cœur de la relation entre territoire, agriculture et société : les semences

     

    Une agriculture biologique ancrée dans un territoire vivant cherchera à privilégier des plantes qui co-évoluent avec leur environnement et leurs agriculteurs (il en est de même avec les animaux). Il est donc important de soutenir également les semences paysannes, c'est-à-dire adaptées aux milieux, adaptables et évolutives (cf. un précédent billet).

     

    Actuellement se déroule également la semaine des semences paysannes (20 au 28 septembre). C'est l'occasion d'aller rencontrer des paysans-sélectionneurs et de mieux comprendre les combats réglementaires et les débats techniques autour de la sélection végétale.