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    Il y aurait beaucoup à écrire sur les sols, en particulier sous l'angle agronomique. Au détour de précédents billets, j'ai déjà évoqué sur ce blog le rôle essentiel de sols vivants pour l'équilibre de l'écosystème agricole, l'importance de les voir abriter une mycorhize développée, ainsi que la nécessité d'implanter des cultures associées couvrant soigneusement le sol pour limiter l'érosion et optimiser la photosynthèse. Je reviendrai peut-être sur certains aspects dans le courant de l'année à venir, telle la question du labour, mais préfère m'attacher ici à un aspect souvent négligé et pourtant primordial, celui du rôle régulateur du sol face aux dérèglements climatiques.

     

    Inondations en 2014 - Photo J. Caplat

     

    Les inondations sont d'abord la conséquence de sols appauvris

     

    La répétition récente des inondations meurtrières et coûteuses, dans plusieurs régions françaises, conduit certains journalistes à remarquer à quel point une urbanisation mal maîtrisée multiplie les risques et amplifie les conséquences de tels incidents. Certains observateurs plus courageux vont jusqu'à imputer une partie de la responsabilité directe au bétonnage, à ce que l'on nomme généralement l'artificialisation des sols. Cela est indiscutable : plus les surfaces consacrées aux villes, aux routes, aux zones commerciales et autres infrastructures augmentent, plus la proportion des pluies qui ruissellent au lieu d'être absorbées augmente à son tour.

     

    Les critiques les plus sévères ou les moins timorées poursuivent l'analyse un peu plus loin, en fustigeant également la suppression des haies, talus et zones humides. C'est également indiscutable : la réduction parfois dramatique des linéaires de haies et talus est directement en cause dans le ruissellement des pluies orageuses, puisqu'ils ne sont plus là pour réguler cet écoulement. L'implantation des cultures ou des vignes parallèlement à la pente est une aberration inadmissible qui accroît bien sûr l'écoulement. Moins souvent citée, la suppression des zones humides est une autre erreur à long terme, car elles présentent précisément la faculté d'amortir les afflux d'eau. Il est urgent de cesser leur drainage et leur élimination.

     

    Mais il est une cause considérable et pourtant rarement abordée : l'appauvrissement des sols agricoles. En effet, un sol agricole digne de ce nom est censé être riche en matière organique et en organismes vivants (microorganismes, collemboles, acariens, nématodes, larves, vers-de-terre, etc.), et être bien structuré grâce à un système racinaire dense et varié (superficiel et profond). Lorsque c'est le cas, sa capacité drainante lui permet de laisser l'eau de pluie le pénétrer en profondeur, et par exemple gagner progressivement la nappe phréatique le cas échéant. Surtout, sa richesse en matière organique lui permet de fonctionner comme une éponge, c'est-à-dire d'absorber directement de considérables volumes d'eau et de les retenir en son sein.

     

    L'appauvrissement des sols agricoles depuis quelques décennies a supprimé cette double capacité de pénétration et d'absorption. Compte-tenu des surfaces considérables consacrées à l'activité agricole, ce sont des volumes d'eau véritablement astronomiques qui se retrouvent désormais à ruisseler au lieu de s'infiltrer. Il faut bien comprendre que ces volumes, qui sont déjà significatifs à l'échelle d'un simple champ, deviennent spectaculaires à l'échelle d'un bassin versant, lorsqu'ils s'accumulent par nappes dans un cours d'eau. Un sol biologique riche en matière organique, par exemple, pourra absorber 20 % d'eau supplémentaire par rapport à un sol appauvri par les produits chimiques et le labour profond (constat du Rodale Institute), ce qui peut représenter une différence de 200 000 litres par hectare. Sur un petit bassin versant de 100 km2 constitué de 70 % d'agriculture, cela représente déjà un volume de 1,4 millions de mètres-cubes (1,4 milliards de litres) qui sera stocké ou infiltré au lieu de ruisseler pour s'accumuler dans les vallées. Imaginez le volume en jeu sur un bassin de 10 000 km2.

     

    Mieux encore : cette capacité d'infiltration est particulièrement cruciale lors des pluies violentes, c'est-à-dire lors des épisodes orageux. Un sol agricole vivant (en particulier riche en vers-de-terre) et bien structuré peut absorber entre 40 et 100 mm d'eau en une heure (voire 300 mm/h, cf. travaux de Marcel Bouché, INRA, 1990) et joue donc un rôle d'amortisseur des pluies d'orage. À l'inverse, la plupart des sols agricoles dégradés actuels n'absorbent qu'un à deux millimètres d'eau avant d'être immédiatement saturés en surface ; tout le reste (c'est-à-dire la quasi-totalité) ruisselle alors massivement et provoque des débordements violents des cours d'eau.

     

    Sol imperméable, champ inondé

     

    Le bétonnage et la suppression des haies ont bien sûr une lourde part de responsabilité dans les inondations récentes. Mais l'appauvrissement de la terre agricole en porte une aussi lourde, voire plus lourde. L'agriculture conventionnelle a transformé d'anciennes éponges en nappes de toile cirée ! Aucune infrastructure ponctuelle ne pourra compenser ce travail de sape, invisible mais omniprésent. Avant de construire des digues, avant de regretter une urbanisation déjà réalisée, la moindre des responsabilités et des compétences consisterait à redonner aux sols agricoles leur rôle régulateur.

     

    L'eau stockée dans le sol peut éviter le recours à l'irrigation

     

    Lorsqu'un sol vivant et riche en matière organique absorbe l'eau apportée par les pluies hivernales, il ne se contente pas de protéger les territoires d'aval contre les inondations. Il permet également de stocker la ressource hydrique au bénéfice des cultures qui se développeront au printemps et en été.

     

    Même si une irrigation raisonnable est parfois nécessaire, son recours est souvent la conséquence, ici encore, de la destruction de la terre agricole par l'agriculture conventionnelle. Avant d'envisager des infrastructures destructrices pour faire face aux sècheresses estivales croissantes, le B-A-BA de l'agronomie consiste à reconstituer la structure et la matière organique des sols eux-mêmes. Pourquoi aller chercher l'eau dans des rivières déjà fragilisées, alors que le premier et élémentaire espace de stockage de l'eau se situe directement dans les champs ? En effet, la plupart des régions soumises à une sècheresse estivale croissante du fait du dérèglement climatique sont précisément celles qui sont soumises à des pluies meurtrières en hiver. Ce paradoxe devrait pourtant stimuler la réflexion !

     

    Ce n'est qu'une fois que la capacité de stockage hydrique des sols agricoles (réserve utile) a été restaurée qu'il est possible d'envisager des systèmes d'irrigation (dont je ne nie pas l'intérêt voire la nécessité pour certaines cultures et dans certains milieux très spécifiques : certaines terres, même améliorées par l'agriculture biologique, conservent des capacités de rétention limitées). Dès lors, ces dispositifs d'irrigation sont bien moins coûteux, bien moins destructeurs de milieux naturels et bien plus faciles à gérer.

     

    Le sol, un outil de lutte contre le dérèglement climatique

     

    Par leur rôle d'éponge, des sols vivants et bien structurés peuvent ainsi jouer un rôle régulateur face au dérèglement climatique en cours, à la fois en limitant fortement l'ampleur des inondations et en assurant un apport hydrique aux cultures. Mais l'intérêt des sols agricoles va au-delà : ils peuvent également aider à lutter contre l'emballement de l'effet de serre.

     

    En effet, les sols peuvent être de formidables « puits de carbone », puisqu'ils en stockent des quantités considérables dans leur matière organique. Jusqu'au milieu du XXe siècle, les terres de la planète contenaient 3 à 4 fois plus de carbone que l'atmosphère – mais cette proportion a nettement baissé sous l'effet du labour profond et de l'usage des produits chimiques qui réduisent la richesse organique des sols. Autrement dit, les sols agricoles tendent actuellement à « déstocker » du carbone et donc à contribuer à l'augmentation de l'effet de serre, ce qui est un contresens total puisqu'ils devraient au contraire jouer un rôle d'amortissement. Dans certains terroirs français, les sols ont perdu 60 % de leur carbone en 60 ans. Il est temps d'inverser la tendance !

     

    Travail superficiel du sol avec couverture permanente - Photo Rodale Institute

     

    Des pratiques qui devraient être incontournables

     

    Il se trouve que les pratiques agronomiques qui permettent d'améliorer la capacité des terres agricoles à stocker le carbone sont en grande partie les mêmes qui leur permettent de retrouver leur rôle d'éponge hydrique (puisque ce rôle dépend justement de leur richesse en matière organique, donc en carbone). Il est donc urgent de s'attacher à couvrir le sol en hiver, à pratiquer des cultures associées, à réimplanter des légumineuses à la place du recours à la fertilisation azotée, à limiter le labour, à limiter (voire supprimer) les pesticides qui affaiblissent la vie microbienne du sol et ses différentes fonctions, à travailler et planter perpendiculairement aux pentes, à réimplanter des haies, des bandes enherbées, des talus et des points d'eau, à pratiquer l'agroforesterie, etc.

     

    L'ensemble de ces techniques se retrouvent dans les préconisations de l'agriculture biologique. Faut-il s'étonner si la Soil Association (Grande-Bretagne) et le Rodale Institute (États-Unis) ont montré que les sols conduits en agriculture biologique peuvent absorber jusqu'à 400 kg de carbone (1 500 kg de CO2) par hectare et par an, et sont de très loin les plus efficaces pour stocker l'eau et lutter contre la sècheresse ? Nous connaissons les solutions, qu'attendons-nous pour les mettre en œuvre ?

     

     


  • Ce texte est celui de l'éditorial que j'ai eu l'honneur d'écrire pour le site de l'association JNE (journalistes et écrivains pour la nature et l'environnement), à l'occasion du Salon de l'Agriculture 2015. Il s'agit donc d'un billet d'humeur, lié à l'actualité. Mon prochain texte renouera avec les propositions d'évolutions agricoles à partir d'un sujet de fond, après cette parenthèse de deux articles plus « critiques ».

    La publication originale est disponible ici.

     

     

    La cause semblait entendue.

     

    De plus en plus d'études démontrent les ravages causés par les pesticides sur la santé humaine et environnementale (abeilles et pollinisateurs sauvages, sol, eau...), tandis que des paysans, notamment en agriculture biologique, font la preuve de l'efficacité de techniques alternatives. Les travaux des éthologues comme des économistes prouvent que l'élevage industriel est à la fois un scandale éthique et un terrible destructeur d'emplois. Les dernières statistiques établissent que les OGM n'apportent aucun bénéfice économique aux agriculteurs, augmentent leur dépendance vis-à-vis de l'agro-industrie et conduisent au développement de plantes ultra-résistantes puis à l'augmentation des doses de pesticides. L'actualité de la lutte contre le dérèglement climatique impose de se préoccuper de la gabegie énergétique de l'agriculture industrielle et chimique, et de promouvoir des agricultures plus résilientes, c'est-à-dire moins gourmandes en eau notamment. Toutes les enquêtes d'opinion confirment que les citoyens souhaitent dans leur immense majorité une agriculture respectueuse des territoires, de l'environnement et des humains. La Cour des Comptes elle-même s'alarme de voir l'argent des contribuables servir à financer des pratiques agricoles défavorables à la protection de la ressource en eau, selon une incompréhensible logique « pollueurs-payés ».

     

    L'ouverture du Salon de l'Agriculture offrait une bonne occasion pour annoncer la prise en compte de ces évidences et de ces nécessités vitales. En cohérence avec ses déclarations d'intentions en matière d'agroécologie, Stéphane Le Foll allait obligatoirement débloquer enfin les fonds nécessaires pour respecter son plan théorique de développement de l'agriculture biologique, annoncer des mesures pour stopper l'implantation de fermes-usines, confirmer le refus des OGM agricoles, réformer la recherche agronomique et l'enseignement agricole, promouvoir des variétés végétales plus adaptées à des étés secs de façon à éviter le recours aveugle à une irrigation destructrice des milieux.

     

    Étrangement, c'est exactement l'inverse qui vient de se produire. Dans une vidéo ahurissante, le ministre de l'agriculture fait une véritable déclaration d'amour à l'agriculture industrielle, se permettant même l'audace d'accuser ceux qui contestent sa prétendue nécessité. Et, à l'inverse de ses déclarations formelles en faveur de l'agriculture biologique contredites par l'absence délibérée de moyens pour son développement, cette fois-ci les actes suivent : après avoir relevé il y a un an le seuil d'agrandissement automatique des élevages porcins, Stéphane Le Foll annonce une prochaine mesure similaire en faveur du gigantisme des usines de volailles hors-sol. Relance des OGM de deuxième génération dont les VrTH (variétés rendues tolérantes aux herbicides), accélération des constructions de retenues d'eau pour l'irrigation... n'en jetez plus !

     

    Est-ce à dire que les intérêts des grands groupes agro-alimentaires, dont la FNSEA se fait hélas le relai au détriment de ses adhérents, passent avant ceux des citoyens et de la planète ? Il est étonnant que les agriculteurs, premières victimes de cette industrialisation, la soutiennent dans leur apparente majorité. Pourtant, « agrandir les exploitations » signifie mécaniquement... en supprimer une partie !, et donc jeter des agriculteurs au chômage. Le cas de l'élevage porcin est édifiant : la mesure facilitant leur agrandissement, prise en catimini il y a un peu plus d'un an pour « suivre » le mouvement international de concentration industrielle, n'a conduit qu'à aggraver la crise par une baisse continue des cours, à ruiner encore plus d'éleveurs, et à délocaliser encore plus l'abattage au détriment de l'emploi agro-alimentaire français. Est-ce donc ce fiasco social que le gouvernement veut transposer chez les volailles – sans oublier les dégâts environnementaux qui en découlent ? Le fait que le président du principal groupe agro-industriel français (cf. l'excellente enquête de Reporterre) soit également président de la FNSEA est-il pour quelque chose dans cette course en avant paradoxale ?

     

    Il serait temps que le Salon de l'Agriculture devienne autre chose qu'une vitrine complaisante d'un « modèle » agro-industriel dépassé et néfaste. Et si les terroirs cessaient d'être une ode au chauvinisme régional pour redevenir des lieux d'échange stimulants entre paysans et citoyens, où le « local » ne peut avoir de sens que si les pratiques sont respectueuses de l'environnement et des riverains ? Et si la modernité consistait à redonner aux paysans la maîtrise de leurs outils et de leurs choix au lieu de les rendre dépendants des multinationales ? Et si l'agriculture retrouvait sa capacité d'adaptation aux changements (notamment climatiques) au lieu de prétendre contraindre le territoire et les citoyens à s'adapter aux logiques industrielles ?

     

    La cause semblait entendue. Mais il n'est pire sourd...

     

     


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    Troisième consommatrice mondiale de pesticides (et largement 1ère en Europe), l'agriculture française tarde à faire son aggiornamento, alors que la nocivité de ces produits pour la santé humaine (en premier lieu celle des agriculteurs qui les utilisent) et pour l'environnement (sol, eau, air, biodiversité) n'est plus à démontrer. Certes, un plan adopté en 2008 dans le cadre du « Grenelle de l'environnement », le plan Ecophyto 2018, prévoyait de diviser par deux la consommation de pesticides agricoles en France en dix ans. À trois ans de son échéance, l'échec de ce plan est patent : non seulement cette diminution spectaculaire n'a pas eu lieu, mais l'utilisation de pesticides a même continué à augmenter avec insistance tous les ans, dont une croissance de 9 % entre 2012 et 2013. Une baisse de quelques pourcents aurait déjà consacré un net échec en regard des objectifs, une hausse continue représente une véritable claque.

     

    Faisant le bilan de ce fiasco, le ministre de l'agriculture vient d'annoncer un nouveau plan, Ecophyto 2, qui fixe désormais à 2025 l'objectif d'une division par deux des volumes utilisés en agriculture. Ce report était inévitable, mais le ministre se donne-t-il les moyens de réussir enfin ?

     

    Haies et bandes enherbées peuvent remplacer certains pesticides - Photo J. Caplat

     

    Des annonces qui ne manquent pas de courage

     

    Il faut reconnaître que les déclarations et affichages du ministre marquent une certaine fermeté formelle. Alors que la FNSEA (syndicat agricole majoritaire défendant le modèle agro-industriel productiviste) et l'UIPP (union des fabricants de pesticides, lobby très puissant dans le monde agricole) continuent à prétendre contre toute raison et toute décence que les pesticides ne seraient pas si dangereux, Stéphane Le Foll a osé reconnaître ouvertement que l'usage de ces produits est une véritable « bombe à retardement ».

     

    En préconisant une pénalisation financière des distributeurs qui ne parviendront pas à baisser de 20 % en 5 ans le nombre de doses utilisées, le ministre identifie l'un des leviers essentiels pour amorcer le changement agricole et fait preuve d'une relative audace. En effet, ce sont bien les distributeurs de pesticides qui sont aujourd'hui les principaux prescripteurs de pratiques chez les agriculteurs. Les toucher au portefeuille est sans doute la seule façon de les obliger à cesser de pousser les agriculteurs à la sur-utilisation de leurs produits, même s'il aurait été souhaitable d'aller plus loin et de séparer règlementairement la vente et le conseil.

     

    Il faut également saluer le maintien de l'objectif d'une division par deux des volumes utilisés. Dans la perspective d'une transition de l'agriculture, prévoir une évolution sensible en 2020 (baisse de 25 %), puis un début de basculement des pratiques en 2025 (baisse de 50 %) pourrait s'inscrire dans un véritable plan progressif et réaliste.

     

    Encore faudrait-il que ces échéances soient conçues comme les indicateurs d'un changement profond de pratiques agricoles... et non pas comme un but en soi. C'est ici que le bât blesse.

     

    Est-il possible de réduire fortement les pesticides sans changer de système agricole ?

     

    Les faits sont têtus. Même les agriculteurs les plus vertueux et les plus décidés à réduire leur usage des pesticides, ceux du réseau Dephy, n'ont réussi à parvenir qu'à une réduction cumulée de 20 %. Toutes les mesures préconisées dans le nouveau plan Ecophyto 2 (optimisation du matériel, recours au biocontrôle, rotation des cultures...) ne peuvent donc aucunement permettre une baisse de 50 %, puisque les faits prouvent qu'elles n'aboutissent au mieux qu'à une baisse de 20 %. Il n'est ni sérieux ni honnête de faire semblant que ces mesures puissent permettre d'atteindre l'objectif officiel du plan. S'en contenter n'est guère responsable.

     

    Sachant que la minorité d'agriculteurs les plus déterminés et les mieux encadrés n'obtiennent qu'une baisse de 20 %, qui peut sérieusement imaginer que l'ensemble des agriculteurs, dont certains traînent des pieds et feront forcément moins bien, puissent obtenir par magie une baisse 2,5 fois plus importante ? De qui se moque-t-on ?

     

    Les agriculteurs biologiques sont les meilleurs conseillers en changement de pratiques

     

    Il serait temps que Stéphane Le Foll cesse de considérer les agriculteurs biologiques comme une caste à part, qu'il n'intègre qu'à la marge dans la dynamique générale d'évolution de l'agriculture française sans leur donner réellement les moyens de leur développement.

     

    Toute marche en avant nécessite de savoir vers où l'on se dirige ! Parler d'une réduction drastique des pesticides sans reconnaître clairement que l'agriculture biologique est la forme la plus aboutie d'agriculture réduisant les pesticides (et pour cause), cela revient à marcher les yeux bandés. Réduire de 50 % l'usage des pesticides en France implique de toute évidence d'augmenter considérablement le nombre d'agriculteurs biologiques, qui appliqueront sur leur ferme une baisse de 100 % par rapport à leurs pratiques antérieures – et s'équilibreront ainsi avec la majorité des fermes qui se contenteront d'une baisse de 20 % au grand maximum. Il est ainsi inconcevable de ne citer l'agriculture biologique que comme un point de détail dans l'énumération floue des politiques liées à Ecophyto. Et malhonnête de prétendre vouloir la développer alors que les crédits de soutien à l'agriculture biologique ne respectent pas les engagements initiaux et ne permettront pas de poursuivre significativement sa croissance.

     

    Mais il faut aller plus loin que ce minimum de réalisme et de cohérence. La mise en œuvre de pratiques intermédiaires entre l'agriculture conventionnelle actuelle et l'agriculture biologique de demain implique de créer un pont entre les deux types d'agricultures. Il est absurde de demander aux agriculteurs conventionnels, même aux plus motivés d'entre eux, d'inventer tous seuls des techniques... qui ont déjà été inventées et expérimentées par les agriculteurs biologiques !

     

    Appuyer le plan Ecophyto 2 sur le seul réseau Dephy, c'est abdiquer l'objectif de division par deux et accepter de se contenter d'une baisse de 15 à 20 % en moyenne en 2025. La seule politique responsable et réaliste consiste à appuyer le plan avant tout sur les agriculteurs biologiques. Il va de soi qu'un agriculteur qui a réussi à réduire de 100 % son utilisation de pesticides pourra donner des conseils efficaces pour les réduire de moitié – alors qu'un agriculteur qui a échoué à faire mieux que 20 % de baisse ne risque pas d'être de bon conseil pour aller deux fois et demi plus loin.

     

    Prévoir clairement des étapes et une transition

     

    Bien sûr, les agriculteurs du réseau Dephy sont intéressants et ont leur rôle à jouer : un rôle de « premier pont » pour aller voir ensuite les agriculteurs biologiques, un rôle d'amorçage du changement, un rôle de démystification des nouvelles pratiques. Ils doivent rester un élément du dispositif. Mais cet élément n'a aucun sens – et ne permettra aucun résultat tangible – s'il ne s'articule pas avec le dernier étage de la fusée, le réseau des agriculteurs biologiques.

     

    Mon propos n'est pas de prétendre que tous les agriculteurs français pourraient passer en bio d'ici à 2025. Mais ce n'est qu'en observant les pratiques des agriculteurs biologiques que les agriculteurs conventionnels actuels peuvent apprendre comment réellement baisser significativement leur recours aux pesticides, c'est-à-dire comment changer réellement leur système de culture. C'est sur cette base que peuvent s'articuler d'autres étapes : fermes du réseau Dephy, promotion d'une agriculture intégrée (à mi-chemin de l'agriculture biologique), interdiction par palier des pesticides les plus dangereux (en commençant immédiatement par les néonicotinoïdes qui ravagent les abeilles et les pollinisateurs sauvages), etc.

     

    En l'état, même avec des trésors d'imagination et de confiance irrationnelle, je ne vois pas comment un plan qui met en exergue des résultats très insuffisants pourrait prétendre obtenir des résultats suffisants, comment un plan qui aménage à la marge le modèle actuel pourrait permettre de changer les systèmes agricoles. Il serait temps d'arrêter de se cacher derrière des annonces et des postures. Pour baisser de 50 % l'usage des pesticides en France, il faut changer d'agriculture. Et pour changer d'agriculture, il faut le vouloir, le dire et engager de vraies mesures de fond.

     

     


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    Il est temps de développer ici un thème qui est au cœur de mes deux derniers ouvrages : l'agriculture biologique est-elle vraiment une solution à grande échelle, capable de répondre autant aux enjeux alimentaires qu'environnementaux ?

     

    Les bénéfices environnementaux de l'agriculture biologique ne font pas de doute. Mais ils sont souvent opposés à ses supposés moindres rendements. C'est là un total contresens, puisque la bio est également l'agriculture la plus performante sur le plan agronomique et sur le plan social – or, la dimension sociale est centrale dans la question alimentaire mondiale.

     

    Diverses cultures (et générations) au Bangladesh - Photo J. Caplat

     

    L'agriculture conventionnelle provoque la faim

     

    Il faut d'abord rappeler que la planète n'est pas en situation de sous-production agricole, bien au contraire. La production mondiale est actuellement de plus de 300 kg d'équivalent-céréales par humain et par an, alors que 200 kg suffisent. Exception faite de situations politiques et géo-climatiques ponctuelles et totalement indépendantes de l'agriculture (guerres civiles, séismes, cyclones), la faim dans le monde est un problème de pauvreté. Les 800 millions d'humains qui souffrent de la faim chaque année sont tout simplement ceux qui n'ont pas les moyens de s'acheter à manger.

     

    Or, pourquoi 800 millions d'humains sont-ils dans cette situation ? La majorité d'entre eux sont de petits paysans enfermés par leurs gouvernements (et souvent l'histoire coloniale) dans la pratique de cultures d'exportation. Comme le cours mondial est, par définition et depuis l'antiquité, un cours de surplus donc un cours « à perte », l'obligation faite par l'OMC depuis vingt ans d'aligner les cours intérieurs sur le cours mondial conduit ces fermes à produire en dessous de leur seuil de rentabilité. La spéculation particulièrement importante sur les productions tropicales exportées affaiblit encore plus le revenu de ces petites fermes. En conséquence, une fois leur récolte vendue (à perte), ces paysans n'ont tout simplement pas suffisamment de revenu pour s'acheter de quoi manger à leur faim ! Le système agricole mondial, basé sur des cours spéculatifs, est ici directement responsable.

     

    Une autre partie des affamés sont la conséquence directe de nos choix agronomiques. Les élevages hors-sol européens et nord-américains ne peuvent exister que parce qu'ils importent massivement du soja d'Amérique du Sud pour nourrir leurs animaux. Or, ce soja est cultivé dans d'immenses domaines hérités de l'époque coloniale, qui employaient autrefois énormément de main-d'œuvre. Cette dernière a été remplacée depuis 30 ans par des machines et de la chimie... et s'est retrouvée obligée de s'exiler dans les bidonvilles. Ainsi, la quasi-totalité des habitants des favelas du Brésil sont d'anciens salariés agricoles (et leurs enfants), réduits à la misère par la généralisation de l'agriculture conventionnelle dans leur pays. Nos choix techniques (élevage hors-sol) et la généralisation de l'agriculture conventionnelle (qui remplace les humains par la sur-mécanisation et la chimie) sont la première cause de la misère mondiale, et de la faim qui en découle.

     

    Seule l'agriculture biologique s'adapte aux milieux

     

    L'affirmation qui prétend que les variétés dites « améliorées » et l'agriculture conventionnelle auraient augmenté les rendements dans les pays du Sud est une imposture. Les agronomes qui arguent que le riz amélioré permet d'obtenir 10 tonnes par hectare et par an en Inde se basent sur des travaux expérimentaux et sur les « meilleures années ». Prétendre que ces chiffres correspondent à la réalité concrète est soit de l'inconscience soit de la malhonnêteté. La réalité est simple : toutes les études qui mesurent les rendements réels dans les champs réels sur le long terme (et non pas seulement les « meilleures années ») constatent que les rendements moyens du riz conventionnel en Inde varient entre 2 et 4 tonnes par hectare et par an. C'est tout simplement moins que le riz biologique.

     

    La raison en est relativement simple. Les variétés dites « améliorées » nécessitent que l'on puisse adapter le milieu aux conditions artificielles de leur sélection : leurs hauts rendements ne sont assurés qu'à ce prix. Or, si les milieux tempérés (Europe et Amérique du Nord) se prêtent assez bien à cette artificialisation et à ce lissage des conditions de cultures, à coup d'engrais, de pesticides et d'irrigation, les milieux non-tempérés ne s'y prêtent absolument pas et ne pourront jamais s'y prêter ! La variabilité des climats non-tempérés implique que les « conditions idéales de la sélection » ne sont réunies qu'une année sur trois voire une année sur quatre. Le reste du temps, les rendements sont dérisoires, car ces variétés fonctionnent sur le mode du tout ou rien. L'agriculture conventionnelle a fait illusion au début de sa généralisation sous le nom de révolution verte, car elle bénéficiait de la fertilité accumulée préalablement dans le sol et car elle était développée dans des sociétés agraires déstructurées et ruinées par la colonisation puis la décolonisation. Aujourd'hui où le capital-sol a été épuisé et où d'autres agricultures performantes ont pu être élaborées ou retrouvées, le modèle conventionnel montre ses limites et devient proprement aberrant.

     

    Pire, cette agriculture conventionnelle basée sur des cultures pures conduit à rendre les sols particulièrement vulnérables car souvent nus ou demi-nus, et provoque peu à peu une érosion (par les vents, par l'impact des pluies tropicales très violentes, etc.) qui risque de transformer une partie du monde en désert.

     

    À l'inverse, l'agriculture biologique est basée sur la protection des milieux et la reconstitution des écosystèmes. Grâce aux cultures associées (et en particulier aux arbres et arbustes), la bio permet de stabiliser les sols et de les protéger contre les vents et les pluies. Grâce aux cultures associées et à la suppression de la chimie de synthèse, la bio reconstitue et enrichit la fertilité biologique des sols. Grâce aux cultures associées, la bio optimise l'utilisation de la photosynthèse et augmente naturellement et durablement les rendements (voir une note antérieure sur l'importance agronomique des cultures associées). D'un autre côté, l'agriculture biologique s'appuie sur des variétés végétales et des races animales adaptées aux milieux et évolutives. Cela permet non seulement d'obtenir des rendements beaucoup plus réguliers et sécurisants que les variétés standardisées, mais en outre de voir les plantes s'adapter progressivement et insensiblement aux évolutions climatiques en cours. Dans le contexte inexorable des dérèglements climatiques, seules des agricultures utilisant des plantes adaptées, adaptables et évolutives pourront fonctionner à moyen terme.

     

    L'agriculture biologique permet une alimentation accessible et diversifiée

     

    Produire ne suffit pas. Pour qu'une population se nourrisse, encore faut-il qu'elle ait un travail donc un revenu, et que les aliments disponibles permettent de disposer d'une alimentation équilibrée. C'est justement l'une des grandes vertus de l'agriculture biologique. Comme elle permet de maintenir une main-d'œuvre agricole nombreuse et de la nourrir directement, la bio évite l'exode rural. Or, dans les pays du Sud, l'exode rural n'est pas synonyme de développement comme certaines agences internationales semblent étonnamment encore le croire, mais de misère : 90 % des ruraux qui arrivent en ville se retrouvent à mourir de faim dans des bidonvilles. Maintenir une vie rurale active permet d'éviter cette paupérisation. En outre, les techniques bio imposent une diversité de cultures (cultures associées, rotations complexes), et par conséquent conduisent à une alimentation beaucoup plus riche et équilibrée que l'agriculture conventionnelle.

     

    Cultures associées au Nord-Bénin - Photo J. Caplat

     

    L'agriculture biologique nourrira bien mieux l'humanité que l'agriculture conventionnelle

     

    Le résultat est indiscutable. Toutes les études internationales qui ont étudié les rendements réels dans les fermes réelles sur des millions d'hectares (et non pas des rendements expérimentaux d'agronomes réductionnistes) parviennent à la même conclusion, sans aucune exception, sans controverse possible. Dans les pays non-tempérés, correspondant aux trois-quarts de la planète et à la quasi-totalité de l'humanité, les rendements de l'agriculture biologique sont aujourd'hui supérieurs à ceux de l'agriculture conventionnelle.

     

    Les seules régions du monde où les rendements bio sont inférieurs à ceux de l'agriculture conventionnelle sont le Canada et l'Europe. Comment s'en étonner ? En Europe et en Amérique du Nord, les paysans ne peuvent pas disposer de variétés adaptées aux milieux (les règlements sur les semences les en empêchent), ne disposent pas de savoirs sur les cultures associés et l'agroforesterie (certains pionniers les inventent actuellement, mais beaucoup reste à faire), ne peuvent pas développer de systèmes riches en main-d'œuvre (car toute la fiscalité a été bâtie pour défavoriser l'emploi et favoriser la mécanisation, créant une terrible distorsion de concurrence à l'encontre des agricultures riches en emploi, cf. une note antérieure).

     

    Il faut donc sortir de notre habituel ethnocentrisme. Certes, pour des raisons politiques et historiques, l'agriculture biologique ne peut pas encore parvenir à obtenir de meilleurs rendements que l'agriculture conventionnelle en Europe et au Canada (ils sont cependant déjà équivalents aux États-Unis). Mais d'une part c'est là une conséquence de politiques agricoles qui écrasent la bio et l'empêchent d'être performante, et d'autre part c'est une paille à l'échelle mondiale ! Nos petits pays ne sont pas représentatifs du monde. À l'échelle mondiale, l'agriculture biologique est globalement plus performante que l'agriculture conventionnelle, elle est la seule capable de s'adapter aux changements climatiques, elle permet en outre de redonner un revenu aux populations paupérisées et elle est donc, de loin, la solution technique la plus efficace pour nourrir l'humanité.

     

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    Pour aller plus loin, vous pouvez lire le rapport d'Olivier De Schutter (ancien rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l'alimentation) ou la synthèse de l'université d'Essex (qui a comparé 37 millions d'hectares dans les pays non-tempérés ; étude en anglais). NB : pour des raisons diplomatiques ou personnelles, ces études parlent d'agroécologie ou d'agriculture préservant les ressources – mais 99 % des cas qu'elles appellent ainsi relèvent de l'agriculture biologique au sens d'IFOAM et de ses fondateurs, comme le révèle la lecture détaillée des exemples cités. Enfin, une autre étude ciblée sur l'Afrique montre un doublement des rendements en bio, celle du Programme des Nations-Unies pour l'environnement (en anglais).

     

     

    Pour approfondir le sujet : Les rendements de l'agriculture biologique, un quiproquo tenace