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    Lorsqu'est abordée la question, essentielle, de la lutte contre la faim dans le monde, il est fréquent d'entendre dire que l'agriculture biologique présente des limites à cause de ses rendements inférieurs à ceux de l'agriculture conventionnelle, prétendument démontrés par plusieurs « études scientifiques ». J'ai largement démontré dans mes livres, et résumé dans un précédent article, à quel point ce poncif est faux et trompeur. Il est toutefois utile que je développe ici les raisons pour lesquelles cette idée reçue témoigne d'une approche scientifique archaïque et quels sont les malentendus s'y relient.

     

               Essais comparatifs en Suisse - Photos Agroscope

     

    Des comparaisons biaisées qui pré-orientent leur résultat

     

    Les études académiques généralement citées pour comparer les rendements en agriculture biologique et en agriculture conventionnelle présentent deux points communs qui ne sont pas anodins : elles sont réalisées en milieux tempérés (Europe et Amérique du Nord) et leur méthodologie est caricaturalement réductionniste.

     

    Le premier aspect devrait inciter tout agronome compétent à en parler avec d'immenses précautions. Il n'y a aucun sens à tirer des conclusions agronomiques à partir d'essais réalisés dans un contexte climatique particulier, puisque les agricultures sont extrêmement diverses d'une région à l'autre de la planète. Même en négligeant le second (et considérable) problème, la moindre des choses serait de proscrire drastiquement toute formule fumeuse du type « la bio a de moins bons rendements » et d'avoir la précaution de dire « la bio en milieux tempérés a de moins bons rendements ». La nuance est déjà de taille, car les milieux tempérés ne couvrent qu'un quart de la planète et ne concernent qu'un dixième de sa population ! Extrapoler des (supposés) résultats européens ou canadiens à l'agriculture biologique dans son ensemble est une preuve d'ethnocentrisme assez consternant.

     

    Le deuxième aspect est essentiel. Pourquoi ai-je employé le terme réductionniste ? Parce que ces comparaisons sont basées sur une méthode qui consiste à modéliser des situations schématiques, dans lesquelles un seul paramètre changera. C'est le principe de la démarche réductionniste, qui prétend qu'une comparaison impose de ne faire varier qu'un seul facteur à la fois, et que le protocole expérimental devra « construire » une telle situation où la réalité est réduite à un modèle contrôlé, c'est-à-dire à une projection, une simplification.

     

    Or cette approche est totalement dépassée dans la plupart des sciences, pour la simple raison qu'elle conduit à comparer des constructions intellectuelles... et jamais la réalité. Dans la réalité, il est exceptionnel (pour ne pas dire fantasmatique) qu'un élément d'un système change sans que d'autres éléments, avec lesquels il est en relation, ne changent aussi. Ces comparaisons réductionnistes impliquent par conséquent de construire une situation artificielle, qui permettra certes des mesures simples suivies d'un traitement statistique significatif et publiable, mais qui fausse sciemment les conditions d'analyse.

     

    Non seulement cette démarche est hautement critiquable dans les sciences du vivant (et heureusement de plus en plus marginale en dehors de l'agriculture), mais elle est en outre une pure manipulation lorsqu'il est question d'agriculture biologique. En effet, comme je l'ai expliqué dans d'autres articles, la définition originelle et fondamentale de l'agriculture biologique est de constituer un système agricole, mettant en relation agrosystème, écosystème et humains. En bio, les paramètres n'ont de sens que dans leurs relations mutuelles et varient toujours de façon combinée. Par conséquent, faire varier « un unique paramètre » dans un système biologique signifie très exactement nier ce système, le détruire, le trahir. Dans la mesure où l'agriculture conventionnelle est, à l'inverse, précisément basée sur une démarche réductionniste et sur des paramètres isolés, il va de soi que le choix de tels protocoles est, dès le départ, un biais méthodologique gravissime qui, de facto, préjuge à l'avance du résultat et disqualifie ces études.

     

    Comment enfoncer des portes ouvertes

     

    Pour bien comprendre l'absurdité des protocoles en cause, il est important de connaître les fondements agronomiques de l'agriculture biologique, et en particulier la nécessité vitale de tendre vers des cultures associées et des semences adaptées au milieu. Il existe sans doute un malentendu sincère de la part des agronomes qui mènent ces pseudo-comparaisons, qui ignorent en général que le développement de la plupart des maladies et parasites des végétaux actuels provient de l'inadaptation des variétés aux milieux, ainsi que de la destruction des relations entre les plantes et les sols. Ils semblent par ailleurs avoir oublié que, lorsqu'une plante est cultivée en association avec d'autres plantes (cultures associées), le rendement global de la parcelle est toujours supérieur à celui de cultures pures séparées (même si, bien entendu, le rendement particulier de la culture principale est plus faible). Enfin, ils ne prennent manifestement pas garde au fait que les modes de production imposent des successions culturales (rotations) différentes. J'invite donc le lecteur novice à consulter au préalable les articles que j'ai mis en lien sur les mot-clefs ci-dessus.

     

    Concrètement, les études régulièrement citées en défaveur de la bio concernent généralement du blé, c'est-à-dire la culture la plus adaptée à une conduite conventionnelle réductionniste – et la plus défavorable à l'agriculture biologique. Passons, car indépendamment de ce premier biais, c'est toute la méthode qui est affligeante.

     

    Les expérimentateurs mettent en place deux cultures dans des conditions identiques.

     

    D'un côté, ils implantent un blé conventionnel. Pour cela, ils utilisent des semences d'une variété inscrite au catalogue officiel (ce qui est impératif pour autoriser sa culture commerciale), c'est-à-dire une variété standardisée qui a été sélectionnée strictement pour la chimie depuis 70 ans. Ils la sèment en culture pure dans un champ sans relations écosystémiques, puis la cultivent avec le soutien de la chimie (engrais et pesticides).

     

    D'un autre côté, ils implantent la même variété (dogme de toute comparaison réductionniste : un seul facteur doit varier), c'est-à-dire une variété standardisée qui a été sélectionnée strictement pour la chimie depuis 70 ans. Ils la sèment en culture pure dans un champ sans relations écosystémiques, puis la cultivent sans aucun recours à la chimie.

     

    Vous avez bien lu. La deuxième partie de la comparaison est intégralement conventionnelle, à l'exception de la suppression des engrais et pesticides de synthèse. Il s'agit donc d'une comparaison entre un « blé conventionnel standard » et un « blé conventionnel sans chimie ».

     

    Voilà le cœur du malentendu : la plupart des agronomes, par incompréhension ou négligence, semblent croire sincèrement que l'agriculture biologique serait « la même chose moins la chimie », comme s'il existait une seule voie agronomique, comme si les techniques actuelles étaient les seules possibles. C'est hélas la preuve d'une méconnaissance inquiétante de l'histoire agricole mondiale et de la profonde multiplicité des solutions imaginées dans les divers « foyers » d'invention de l'agriculture. Une agriculture basée sur des variétés standardisées (et en outre sélectionnées pour être soutenues par la chimie de synthèse, dans des procédés de sélection qui emploient trois fois plus de chimie que les cultures commerciales !), en culture pure, sans écosystème, n'est pas autre chose que de l'agriculture conventionnelle. Avec ou sans chimie, elle n'est certainement pas une culture biologique.

     

    Ces comparaisons consistent donc à dépenser des millions d'euros (ou de dollars) pour constater qu'un modèle agricole intégralement construit autour de la chimie fonctionne moins bien lorsqu'on lui supprime le recours à la chimie. En d'autres termes, pour enfoncer des portes ouvertes. J'oubliais : cela permet également de publier. Les résultats n'apportent strictement aucune information, mais ils sont conformes aux règles de publication.

     

    Criblage variétal et comparaison dans un cadre contraint

     

    Il va de soi que des comparaisons réductionnistes peuvent, faute de mieux, apporter des informations contextualisées. C'est par exemple le cas des criblages variétaux, menés par plusieurs instituts de recherche en agriculture biologique. Ils consistent à mesurer les performances comparées de plusieurs variétés dans des conditions identiques. Ici, les parcelles expérimentales représentent une réduction consciente et ciblée, et ne prétendent pas comparer des systèmes. Ces criblages visent à répondre à une question explicite et sans ambiguïté : dans les conditions imposées par le contexte agricole européen et nord-américain, quelle variété réussit le mieux en bio (ou plutôt, en réalité ici, « sans chimie ») ?

     

    Les conditions de ces essais ne correspondent pas à une agriculture biologique complète, puisqu'il n'y a ni cultures associées ni agroforesterie, et puisque les variétés comparées sont issues de la sélection standardisée et chimique qui s'impose actuellement aux paysans occidentaux. Mais ces limites sont intégrées puisqu'elles constituent justement le cadre dans lequel il s'agit d'identifier les marges de manœuvre existantes.

     

    Comment comparer ce qui semble incomparable ?

     

    Nous en revenons alors à la question sensible : comment comparer les deux agricultures ? Sans modèle construit autour de projections intellectuelles et de paramètres contrôlés par des équations simples, beaucoup d'agronomes semblent perdus. Pourtant, d'autres sciences ont dépassé cet obstacle depuis longtemps. Lorsqu'il s'agit de comparer des organismes, les chercheurs ont recours à de grands échantillons in situ. Ainsi, pour étudier le comportement des oiseaux face aux changements climatiques, il n'est évidemment pas question de mettre des oiseaux en cage, et il est fait appel à des observations nombreuses d'oiseaux dans leurs milieux naturels.

     

    L'agriculture biologique est, dans sa définition originelle et sa mise en œuvre concrète, un organisme systémique. Elle est donc obligatoirement liée à un environnement et à des pratiques sociales (techniques, outils, traditions, savoirs, besoins, choix de société), et aucune « parcelle expérimentale » artificielle ne peut la réduire à un modèle simple. Chaque ferme est unique... mais les fermes se comptent par millions en Europe et par centaines de millions dans le monde. Il suffit dès lors de mesurer les rendements réels, sur plusieurs années, dans un vaste échantillon de fermes réelles.

     

    Il est parfaitement possible de définir les pratiques permettant de classer chaque ferme dans la catégorie « conventionnelle » ou dans la catégorie « biologique » : présence ou absence de produits chimiques (qui ne suffisent pas à définir la bio... mais dont la suppression met en branle ses pratiques systémiques), culture pure ou associées, absence ou présence des arbres, semences standardisées ou adaptées aux milieux, etc. Il est parfaitement possible ensuite de mesurer les rendements pluriannuels et de les soumettre à un traitement statistique. Pour peu que l'échantillon soit suffisant, le résultat est parfaitement scientifique... et même publiable dans les revues académiques.

     

    Il se trouve que plusieurs études internationales ont procédé de la façon que je préconise ici : rapport d'Olivier De Schutter (à l'époque rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l'alimentation, 2011), rapport du PNUE en Afrique (programme des Nations-unies pour l'environnement, 2008), vaste étude de l'université d'Essex (Pretty et al., 2006). Le résultat est édifiant : toutes ces études, réalisées dans les pays non-tempérés (c'est-à-dire les trois-quarts de la planète), montrent que l'agriculture biologique y obtient des rendements supérieurs à ceux de l'agriculture conventionnelle.

     

    Le maraîchage bio peut obtenir des rendements considérables (Photo Bec Hellouin)

     

    Les limites de la bio européenne et canadienne

     

    Pourtant, il faut l'admettre, les rendements sont moins favorables à la bio dans les milieux tempérés. Même si les études que je critique plus haut exagèrent et faussent les résultats, il est vrai que, pour une partie des productions, la bio européenne et canadienne obtient actuellement des rendements inférieurs de 5 à 20 % à ceux de l'agriculture conventionnelle (cf. études du Rodale Institute en Amérique du Nord et du FiBL en Europe ; notons qu'il n'y a déjà plus de différence significative aux États-Unis). Cela est inévitable, puisque l'agriculture bio de nos pays est soumise à des distorsions considérables : règlementations sur les semences qui obligent à utiliser des variétés standardisées et sélectionnées pour la chimie, faibles connaissances en matière de cultures associées et d'utilisation des arbres en agriculture, fiscalité construite depuis 70 ans pour faire peser les contributions sociales sur le travail (et donc défavoriser le travail au profit du pétrole), etc.

     

    Face à tous ces obstacles, les agriculteurs bio européens et nord-américains ont l'immense mérite d'inventer, d'expérimenter, de s'adapter, et de parvenir peu à peu à réduire leur handicap. Mais sans remise à plat des politiques agricoles de nos pays, l'agriculture bio des milieux tempérés restera la moins performante du monde.

     

    Seule l'agriculture biologique répond aux impératifs de sécurité alimentaire

     

    Il faut rappeler que les critères adoptés par la FAO (organisation des Nations-unies pour l'alimentation et l'agriculture) pour définir la sécurité alimentaire reposent sur quatre facteurs : la disponibilité, l'accès, la qualité, la résilience.

     

    À l'échelle mondiale, la disponibilité alimentaire est actuellement suffisante pour nourrir 9 milliards d'humains. Une généralisation de la bio, même en intégrant les limites actuelles de l'agriculture biologique européenne et canadienne, conduirait à un équilibre entre les hausses et les baisses de rendements, et ne remet absolument pas en cause cette disponibilité globale.

     

    Si 800 millions à 1 milliard d'humains souffrent tous les ans de la faim, c'est à cause du manque d'accès. La faim est la conséquence de la pauvreté (les famines régionales ponctuelles qui résultent de guerres ou de séismes n'ont évidemment aucun lien non plus avec des questions agronomiques, et relèvent de l'aide exceptionnelle d'urgence). Pour manger, il faut disposer de moyens pour produire soi-même ou s'acheter des aliments. Or, il est indiscutable que l'agriculture biologique, en maintenant les populations rurales en activité et en employant la main-d'œuvre au lieu de la confiner dans des bidonvilles, améliore mécaniquement l'accès à la nourriture... tandis que l'agriculture industrielle conduit à bafouer ce droit.

     

    Enfin, aucun agronome sérieux ne peut nier que l'agriculture biologique est considérablement plus favorable à la qualité alimentaire (ce qui inclut la diversité des aliments, qui est au cœur de l'agronomie biologique puisque c'est pour elle un facteur de production incontournable) et à la résilience (préservation de l'environnement et adaptation aux changements climatiques) que toute autre forme d'agriculture. J'ai évoqué précédemment ces aspects, qui montrent l'immense supériorité de l'agriculture biologique en matière de sécurité alimentaire à l'échelle mondiale.

     

    L'association de mil et d'arachide optimise les rendements en Afrique - Photo J. Caplat

     

    Le mythe des rendements bio insuffisants pour nourrir le monde est ainsi le résultat combiné d'une erreur méthodologique monumentale, d'un ethnocentrisme occidental et de politiques publiques qui entravent les pratiques biologiques. Il est temps de relever notre regard et d'avancer.

     

     


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    Les études sur la pollution de l'air conduisent à vilipender automobilistes et usines, mais la plupart des commentateurs oublient la responsabilité de l'agriculture. Pourtant, ce sont bien les activités agricoles qui produisent les précurseurs du nitrate d'ammonium, principale particule fine relevée lors des pics de pollution en région parisienne, dans le grand-ouest ou dans le nord de la France, et présente insidieusement en tant que pollution diffuse. Il est étrange que cette pollution directe et récurrente soit absente des débats aussi bien sur l'agriculture que sur la qualité de l'air.

     

    Épandage de lisier

     

    L'ammoniac, une pollution directe mais insidieuse

     

    À la sortie de l'hiver et durant le printemps, les éleveurs épandent massivement les lisiers issus des élevages de porcs et de vaches laitières. Ils se sont accumulés pendant l'hiver, et les premiers beaux jours sont l'occasion de vider les cuves et de fertiliser prairies et cultures. C'est également la période où les agriculteurs du Bassin parisien, de l'Artois-Picardie ou d'Aquitaine commencent à épandre de l'azote de synthèse (ammonitrate et urée) pour fertiliser leurs céréales.

     

    Or, le lisier et les engrais azotés de synthèse dégagent de grandes quantités d'ammoniac (NH3) lors des heures et des jours qui suivent leur épandage. Il faut insister sur le rôle des lisiers, qui sont les principaux contributeurs à cette pollution... qui s'ajoute à tous les dégâts environnementaux, sociaux et sanitaires de l'élevage hors-sol. Ce gaz est l'une des raisons de la « mauvaise odeur » des lisiers et fumiers frais.

     

    Au-delà du désagrément olfactif, l'ammoniac est un véritable problème de santé publique. Très corrosif et toxique, il irrite les voies respiratoires et l'ensemble des muqueuses (y compris les yeux), voire la peau. À forte concentration, son inhalation peut être mortelle ; même à faible concentration il est très nocif pour les asthmatiques et toutes les personnes souffrant de problèmes respiratoires. Le dégagement massif d'ammoniac par l'agriculture, concentré sur quelques périodes et couvrant de vastes territoires, constitue donc une pollution directe, insidieuse mais réellement dangereuse.

     

    Le nitrate d'ammonium, vedette parmi les particules fines

     

    Lors des épisodes de pollution de l'air, les discours sur les particules fines oublient le plus souvent de mentionner l'une des plus fréquentes, et surtout qui se retrouve dans de très grandes concentrations lors des pics les plus significatifs. Il s'agit du nitrate d'ammonium (ou plus exactement des nitrates d'ammonium, puisqu'il existe plusieurs formes).

     

    Cette particule est issue de la recombinaison d'oxydes d'azote et d'ammoniac. Bien sûr, les oxydes d'azote sont pour l'essentiel issus des voitures automobiles. Ce sont les engins motorisés (voitures, camions, motos...) qui produisent, lors de la combustion du carburant, du NO et du NO2.

     

    Mais nous venons de voir que l'ammoniac est directement issu de l'agriculture. Sans les épandages massifs de lisiers au début du printemps, il n'y aurait pas de nitrates d'ammonium... et donc pas de pics de pollution ! Plus exactement, c'est la conjonction entre le trafic routier (oxydes d'azote) et les épandages d'engrais azotés solubles (ammoniac) qui conduit à la formation, par recombinaison, des nitrates d'ammonium.

     

    Il est donc possible de réduire cette pollution en diminuant la vitesse des voitures ou en limitant le nombre de véhicules en circulation (circulation alternée) : ce sont les seules mesures d'urgence qui peuvent agir immédiatement. Mais il est également possible de réduire cette pollution de l'air en changeant d'agriculture. La suppression des engrais azotés de synthèse est parfaitement possible, comme les agriculteurs biologiques en font la preuve par milliers ; leur remplacement par des pratiques à long terme de restauration de la fertilité organique des sols est bénéfique pour l'eau, la vie du sol... et l'air. La forte réduction, sinon la suppression, de l'épandage de lisiers bruts est également possible, et irait de pair avec une évolution hautement souhaitable de l'élevage français vers des élevages en plein-air dans de petits ateliers cohérents avec les écosystèmes et respectant les animaux. Si certains animaux produisent inévitablement des déjections majoritairement liquides, il est tout-à-fait possible de mélanger les lisiers avec des ligneux (pailles, copeaux...) pour les composter avant tout épandage, même si cela demande bien sûr des aménagements qui devront être facilités et soutenus. L'évolution des élevages bovins laitiers vers des systèmes herbagers de façon à réduire voire supprimer le lisier de bovins peut prendre un peu de temps et impliquera de diminuer le nombre de vaches, mais c'est justement une nécessité pour retrouver une cohérence agronomique et éthologique.

     

    Les oxydes d'azote ne proviennent pas que des automobiles

     

    La responsabilité de l'agriculture dans la pollution de l'air par les nitrates d'ammonium peut même être encore plus importante. Lorsqu'ils sont chauds, les sols agricoles sur-fertilisés émettent eux-mêmes des oxydes d'azote. En effet, la forte présence d'engrais azotés solubles dans les sols favorise certains microorganismes dont l'activité conduit à la production de NO. Cette situation se produit en fin de printemps et en été.

     

    Ainsi, au printemps les nitrates d'ammonium proviennent à parité de l'agriculture et des automobiles, et il est possible d'agir sur l'une de ces deux sources puisque c'est leur combinaison qui génère le pic de pollution. Mais en été, il peut arriver que l'agriculture seule parvienne à provoquer une forte pollution par les particules fines, en fournissant à la fois les oxydes d'azote et l'ammoniac. Les masses d'air se déplacent ensuite et s'accumulent dans les cuvettes, où se trouvent nombre de grandes agglomérations. C'est dire si la fertilisation des champs et des prés par de l'azote soluble (lisiers et engrais de synthèse) est une catastrophe sanitaire – plus importante encore que ce que la seule focalisation sur l'eau pouvait laisser croire.

     

    Incidemment, l'azote soluble dégage également de grandes quantités de protoxyde d'azote (N2O), dont la contribution à l'effet de serre est 298 fois supérieure à celle du CO2. Son usage est donc quadruplement scandaleux (eau, air, sol, climat).

     

    Les brûlis, aberration écologique et agronomique

     

    Une autre source très importante de particules fines relève des activités agricoles : celle des fumées de brûlis. Bien sûr, les anciennes « traditions » de brûlis des résidus de cultures ont pratiquement disparu, puisqu'elles sont depuis longtemps illégales. Mais une pratique connexe à l'agriculture conduit à produire d'importantes fumées au hiver et au printemps, celle du nettoyage des haies.

     

    Les haies sont éminemment utiles à l'agriculture (contrairement à ce que plusieurs générations d'agronomes ont laissé croire). Elles doivent toutefois être entretenues. Pour cela, certains arbres sont coupés, et approvisionnent les filières de bois de chauffage. D'autres sont simplement élagués. Mais les branches issues de l'élagage ou des restes des arbres abattus sont encombrantes. Le plus simple, pour beaucoup d'agriculteurs ou d'entrepreneurs ruraux, est de les brûler. C'est ainsi que, dans les régions de bocage, l'air hivernal et printanier est régulièrement saturé de fumées. Elles ne proviennent pas (ou très peu) des cheminées de maisons, dont la présence est parfaitement légitime tant que la densité des chauffages au bois reste raisonnable, mais essentiellement de ces brûlis de débris d'entretien des haies.

     

    Brûlage de débris végétaux - Photo Casa-Infos

     

    Est-il utile de préciser que ces fumées sont saturées en particules fines (y compris des dioxines), et nocives pour les voies respiratoires, notamment chez les asthmatiques ?

     

    Pourtant, la règlementation interdit en théorie ces brûlis calamiteux (avec dérogations toutefois), d'autant qu'il s'agit d'un gâchis agronomique terrible. Quelle aberration de transformer ces matières ligneuses en fumée et en cendres ! Même si les cendres représentent un engrais soluble immédiat, leur effet est désastreux pour les équilibres biologiques des sols. Quant aux fumées, c'est une perte nette, outre une pollution parfois considérable et scandaleuse.

     

    Ces déchets d'élagage représentent pourtant une richesse potentielle inouïe. Au lieu de les brûler, il convient de les broyer pour en faire soit des plaquettes compressées, soit des copeaux d'un immense intérêt agronomique. Ces matières ligneuses broyées peuvent en effet fournir du « bois raméal fragmenté », aubaine des jardiniers et maraîchers mais également d'un usage précieux pour la restauration à long terme de la fertilité des sols, notamment en favorisant la constitution de mycorhize. Il serait d'utilité publique d'aider des groupes d'agriculteurs à s'équiper de tels broyeurs.

     

    Les pesticides de synthèse sont souvent volatils

     

    Je conclurai ce tour d'horizon par une autre pollution de l'air, moins spectaculaire que les particules fines mais tout aussi dramatique à long terme. Il faut savoir que la majorité des pesticides agricoles sont des molécules volatiles (gazeuses). Elles ne sont maintenues dans une forme utilisable par les agriculteurs que grâce à la présence d'autres molécules (les co-adjuvants) qui les retiennent sous forme généralement huileuse.

     

    Mais les diverses molécules qui stabilisent le pesticide se dissocient peu à peu dans les jours qui suivent son application sur les cultures. Il a été mesuré que 25 à 70 % d'un pesticide peut se volatiliser dans les 48 heures qui suivent son épandage. Il ne faut pas confondre ce phénomène avec le « nuage de traine » qui suit le pulvérisateur. Je parle ici d'un phénomène invisible et inodore, et plus tardif.

     

    Pulvérisation de pesticides sur une vigne - Photo rue89-Superstock-Sipa

     

    Par conséquent, les pesticides, dont les dangers sanitaires ne peuvent plus décemment être discutés, se retrouvent également massivement présents dans l'air, où ils se recombinent d'ailleurs parfois eux aussi sous forme de particules fines ! Comment s'étonner que l'INRA (institut national de la recherche agronomique) ait mesuré dans des brouillards bretons des taux de pesticides supérieurs de 140 fois aux doses maximales autorisées pour l'eau potable ?

     

     

    Ce panorama des responsabilités agricoles dans la pollution de l'air, et singulièrement dans les pics de pollution urbains, pourrait démoraliser. Toutefois, ces pollutions n'ont rien d'inéluctables, même si beaucoup d'agriculteurs le croient sincèrement sous la pression de l'agro-industrie et du conseil agricole, dont ils sont souvent avant tout des victimes. D'autres pratiques, respectueuses à la fois de l'agronomie, des animaux et de l'environnement, permettent parfaitement d'y mettre fin. Rien n'impose d'utiliser des pesticides de synthèse. Rien n'impose d'élever les animaux dans des conditions aberrantes et tortionnaires produisant des tonnes de lisier. Rien n'impose d'apporter aux sols des engrais azotés de synthèse. Si vous voulez mieux respirer, exigez une autre agriculture.

     

     


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    L'année 2015 est l'année internationale des sols. Il y aurait (et il y aura) beaucoup à écrire sur ce sujet, en particulier sous l'angle agronomique. Au détour de précédents billets, j'ai déjà évoqué sur ce blog le rôle essentiel de sols vivants pour l'équilibre de l'écosystème agricole, l'importance de les voir abriter une mycorhize développée, ainsi que la nécessité d'implanter des cultures associées couvrant soigneusement le sol pour limiter l'érosion et optimiser la photosynthèse. Je reviendrai peut-être sur certains aspects dans le courant de l'année à venir, telle la question du labour, mais préfère m'attacher ici à un aspect souvent négligé et pourtant primordial, celui du rôle régulateur du sol face aux dérèglements climatiques.

     

    Inondations en 2014 - Photo J. Caplat

     

    Les inondations sont d'abord la conséquence de sols appauvris

     

    La répétition récente des inondations meurtrières et coûteuses, dans plusieurs régions françaises, conduit certains journalistes à remarquer à quel point une urbanisation mal maîtrisée multiplie les risques et amplifie les conséquences de tels incidents. Certains observateurs plus courageux vont jusqu'à imputer une partie de la responsabilité directe au bétonnage, à ce que l'on nomme généralement l'artificialisation des sols. Cela est indiscutable : plus les surfaces consacrées aux villes, aux routes, aux zones commerciales et autres infrastructures augmentent, plus la proportion des pluies qui ruissellent au lieu d'être absorbées augmente à son tour.

     

    Les critiques les plus sévères ou les moins timorées poursuivent l'analyse un peu plus loin, en fustigeant également la suppression des haies, talus et zones humides. C'est également indiscutable : la réduction parfois dramatique des linéaires de haies et talus est directement en cause dans le ruissellement des pluies orageuses, puisqu'ils ne sont plus là pour réguler cet écoulement. L'implantation des cultures ou des vignes parallèlement à la pente est une aberration inadmissible qui accroît bien sûr l'écoulement. Moins souvent citée, la suppression des zones humides est une autre erreur à long terme, car elles présentent précisément la faculté d'amortir les afflux d'eau. Il est urgent de cesser leur drainage et leur élimination.

     

    Mais il est une cause considérable et pourtant rarement abordée : l'appauvrissement des sols agricoles. En effet, un sol agricole digne de ce nom est censé être riche en matière organique et en organismes vivants (microorganismes, collemboles, acariens, nématodes, larves, vers-de-terre, etc.), et être bien structuré grâce à un système racinaire dense et varié (superficiel et profond). Lorsque c'est le cas, sa capacité drainante lui permet de laisser l'eau de pluie le pénétrer en profondeur, et par exemple gagner progressivement la nappe phréatique le cas échéant. Surtout, sa richesse en matière organique lui permet de fonctionner comme une éponge, c'est-à-dire d'absorber directement de considérables volumes d'eau et de les retenir en son sein.

     

    L'appauvrissement des sols agricoles depuis quelques décennies a supprimé cette double capacité de pénétration et d'absorption. Compte-tenu des surfaces considérables consacrées à l'activité agricole, ce sont des volumes d'eau véritablement astronomiques qui se retrouvent désormais à ruisseler au lieu de s'infiltrer. Il faut bien comprendre que ces volumes, qui sont déjà significatifs à l'échelle d'un simple champ, deviennent spectaculaires à l'échelle d'un bassin versant, lorsqu'ils s'accumulent par nappes dans un cours d'eau. Un sol biologique riche en matière organique, par exemple, pourra absorber 20 % d'eau supplémentaire par rapport à un sol appauvri par les produits chimiques et le labour profond (constat du Rodale Institute), ce qui peut représenter une différence de 200 000 litres par hectare. Sur un petit bassin versant de 100 km2 constitué de 70 % d'agriculture, cela représente déjà un volume de 1,4 millions de mètres-cubes (1,4 milliards de litres) qui sera stocké ou infiltré au lieu de ruisseler pour s'accumuler dans les vallées. Imaginez le volume en jeu sur un bassin de 10 000 km2.

     

    Mieux encore : cette capacité d'infiltration est particulièrement cruciale lors des pluies violentes, c'est-à-dire lors des épisodes orageux. Un sol agricole vivant (en particulier riche en vers-de-terre) et bien structuré peut absorber entre 40 et 100 mm d'eau en une heure (voire 300 mm/h, cf. travaux de Marcel Bouché, INRA, 1990) et joue donc un rôle d'amortisseur des pluies d'orage. À l'inverse, la plupart des sols agricoles dégradés actuels n'absorbent qu'un à deux millimètres d'eau avant d'être immédiatement saturés en surface ; tout le reste (c'est-à-dire la quasi-totalité) ruisselle alors massivement et provoque des débordements violents des cours d'eau.

     

    Sol imperméable, champ inondé

     

    Le bétonnage et la suppression des haies ont bien sûr une lourde part de responsabilité dans les inondations récentes. Mais l'appauvrissement de la terre agricole en porte une aussi lourde, voire plus lourde. L'agriculture conventionnelle a transformé d'anciennes éponges en nappes de toile cirée ! Aucune infrastructure ponctuelle ne pourra compenser ce travail de sape, invisible mais omniprésent. Avant de construire des digues, avant de regretter une urbanisation déjà réalisée, la moindre des responsabilités et des compétences consisterait à redonner aux sols agricoles leur rôle régulateur.

     

    L'eau stockée dans le sol peut éviter le recours à l'irrigation

     

    Lorsqu'un sol vivant et riche en matière organique absorbe l'eau apportée par les pluies hivernales, il ne se contente pas de protéger les territoires d'aval contre les inondations. Il permet également de stocker la ressource hydrique au bénéfice des cultures qui se développeront au printemps et en été.

     

    Même si une irrigation raisonnable est parfois nécessaire, son recours est souvent la conséquence, ici encore, de la destruction de la terre agricole par l'agriculture conventionnelle. Avant d'envisager des infrastructures destructrices pour faire face aux sècheresses estivales croissantes, le B-A-BA de l'agronomie consiste à reconstituer la structure et la matière organique des sols eux-mêmes. Pourquoi aller chercher l'eau dans des rivières déjà fragilisées, alors que le premier et élémentaire espace de stockage de l'eau se situe directement dans les champs ? En effet, la plupart des régions soumises à une sècheresse estivale croissante du fait du dérèglement climatique sont précisément celles qui sont soumises à des pluies meurtrières en hiver. Ce paradoxe devrait pourtant stimuler la réflexion !

     

    Ce n'est qu'une fois que la capacité de stockage hydrique des sols agricoles (réserve utile) a été restaurée qu'il est possible d'envisager des systèmes d'irrigation (dont je ne nie pas l'intérêt voire la nécessité pour certaines cultures et dans certains milieux très spécifiques : certaines terres, même améliorées par l'agriculture biologique, conservent des capacités de rétention limitées). Dès lors, ces dispositifs d'irrigation sont bien moins coûteux, bien moins destructeurs de milieux naturels et bien plus faciles à gérer.

     

    Le sol, un outil de lutte contre le dérèglement climatique

     

    Par leur rôle d'éponge, des sols vivants et bien structurés peuvent ainsi jouer un rôle régulateur face au dérèglement climatique en cours, à la fois en limitant fortement l'ampleur des inondations et en assurant un apport hydrique aux cultures. Mais l'intérêt des sols agricoles va au-delà : ils peuvent également aider à lutter contre l'emballement de l'effet de serre.

     

    En effet, les sols peuvent être de formidables « puits de carbone », puisqu'ils en stockent des quantités considérables dans leur matière organique. Jusqu'au milieu du XXe siècle, les terres de la planète contenaient 3 à 4 fois plus de carbone que l'atmosphère – mais cette proportion a nettement baissé sous l'effet du labour profond et de l'usage des produits chimiques qui réduisent la richesse organique des sols. Autrement dit, les sols agricoles tendent actuellement à « déstocker » du carbone et donc à contribuer à l'augmentation de l'effet de serre, ce qui est un contresens total puisqu'ils devraient au contraire jouer un rôle d'amortissement. Dans certains terroirs français, les sols ont perdu 60 % de leur carbone en 60 ans. Il est temps d'inverser la tendance !

     

    Travail superficiel du sol avec couverture permanente - Photo Rodale Institute

     

    Des pratiques qui devraient être incontournables

     

    Il se trouve que les pratiques agronomiques qui permettent d'améliorer la capacité des terres agricoles à stocker le carbone sont en grande partie les mêmes qui leur permettent de retrouver leur rôle d'éponge hydrique (puisque ce rôle dépend justement de leur richesse en matière organique, donc en carbone). Il est donc urgent de s'attacher à couvrir le sol en hiver, à pratiquer des cultures associées, à réimplanter des légumineuses à la place du recours à la fertilisation azotée, à limiter le labour, à limiter (voire supprimer) les pesticides qui affaiblissent la vie microbienne du sol et ses différentes fonctions, à travailler et planter perpendiculairement aux pentes, à réimplanter des haies, des bandes enherbées, des talus et des points d'eau, à pratiquer l'agroforesterie, etc.

     

    L'ensemble de ces techniques se retrouvent dans les préconisations de l'agriculture biologique. Faut-il s'étonner si la Soil Association (Grande-Bretagne) et le Rodale Institute (États-Unis) ont montré que les sols conduits en agriculture biologique peuvent absorber jusqu'à 400 kg de carbone (1 500 kg de CO2) par hectare et par an, et sont de très loin les plus efficaces pour stocker l'eau et lutter contre la sècheresse ? Nous connaissons les solutions, qu'attendons-nous pour les mettre en œuvre ?

     

     


  • Ce texte est celui de l'éditorial que j'ai eu l'honneur d'écrire pour le site de l'association JNE (journalistes et écrivains pour la nature et l'environnement), à l'occasion du Salon de l'Agriculture 2015. Il s'agit donc d'un billet d'humeur, lié à l'actualité. Mon prochain texte renouera avec les propositions d'évolutions agricoles à partir d'un sujet de fond, après cette parenthèse de deux articles plus « critiques ».

    La publication originale est disponible ici.

     

     

    La cause semblait entendue.

     

    De plus en plus d'études démontrent les ravages causés par les pesticides sur la santé humaine et environnementale (abeilles et pollinisateurs sauvages, sol, eau...), tandis que des paysans, notamment en agriculture biologique, font la preuve de l'efficacité de techniques alternatives. Les travaux des éthologues comme des économistes prouvent que l'élevage industriel est à la fois un scandale éthique et un terrible destructeur d'emplois. Les dernières statistiques établissent que les OGM n'apportent aucun bénéfice économique aux agriculteurs, augmentent leur dépendance vis-à-vis de l'agro-industrie et conduisent au développement de plantes ultra-résistantes puis à l'augmentation des doses de pesticides. L'actualité de la lutte contre le dérèglement climatique impose de se préoccuper de la gabegie énergétique de l'agriculture industrielle et chimique, et de promouvoir des agricultures plus résilientes, c'est-à-dire moins gourmandes en eau notamment. Toutes les enquêtes d'opinion confirment que les citoyens souhaitent dans leur immense majorité une agriculture respectueuse des territoires, de l'environnement et des humains. La Cour des Comptes elle-même s'alarme de voir l'argent des contribuables servir à financer des pratiques agricoles défavorables à la protection de la ressource en eau, selon une incompréhensible logique « pollueurs-payés ».

     

    L'ouverture du Salon de l'Agriculture offrait une bonne occasion pour annoncer la prise en compte de ces évidences et de ces nécessités vitales. En cohérence avec ses déclarations d'intentions en matière d'agroécologie, Stéphane Le Foll allait obligatoirement débloquer enfin les fonds nécessaires pour respecter son plan théorique de développement de l'agriculture biologique, annoncer des mesures pour stopper l'implantation de fermes-usines, confirmer le refus des OGM agricoles, réformer la recherche agronomique et l'enseignement agricole, promouvoir des variétés végétales plus adaptées à des étés secs de façon à éviter le recours aveugle à une irrigation destructrice des milieux.

     

    Étrangement, c'est exactement l'inverse qui vient de se produire. Dans une vidéo ahurissante, le ministre de l'agriculture fait une véritable déclaration d'amour à l'agriculture industrielle, se permettant même l'audace d'accuser ceux qui contestent sa prétendue nécessité. Et, à l'inverse de ses déclarations formelles en faveur de l'agriculture biologique contredites par l'absence délibérée de moyens pour son développement, cette fois-ci les actes suivent : après avoir relevé il y a un an le seuil d'agrandissement automatique des élevages porcins, Stéphane Le Foll annonce une prochaine mesure similaire en faveur du gigantisme des usines de volailles hors-sol. Relance des OGM de deuxième génération dont les VrTH (variétés rendues tolérantes aux herbicides), accélération des constructions de retenues d'eau pour l'irrigation... n'en jetez plus !

     

    Est-ce à dire que les intérêts des grands groupes agro-alimentaires, dont la FNSEA se fait hélas le relai au détriment de ses adhérents, passent avant ceux des citoyens et de la planète ? Il est étonnant que les agriculteurs, premières victimes de cette industrialisation, la soutiennent dans leur apparente majorité. Pourtant, « agrandir les exploitations » signifie mécaniquement... en supprimer une partie !, et donc jeter des agriculteurs au chômage. Le cas de l'élevage porcin est édifiant : la mesure facilitant leur agrandissement, prise en catimini il y a un peu plus d'un an pour « suivre » le mouvement international de concentration industrielle, n'a conduit qu'à aggraver la crise par une baisse continue des cours, à ruiner encore plus d'éleveurs, et à délocaliser encore plus l'abattage au détriment de l'emploi agro-alimentaire français. Est-ce donc ce fiasco social que le gouvernement veut transposer chez les volailles – sans oublier les dégâts environnementaux qui en découlent ? Le fait que le président du principal groupe agro-industriel français (cf. l'excellente enquête de Reporterre) soit également président de la FNSEA est-il pour quelque chose dans cette course en avant paradoxale ?

     

    Il serait temps que le Salon de l'Agriculture devienne autre chose qu'une vitrine complaisante d'un « modèle » agro-industriel dépassé et néfaste. Et si les terroirs cessaient d'être une ode au chauvinisme régional pour redevenir des lieux d'échange stimulants entre paysans et citoyens, où le « local » ne peut avoir de sens que si les pratiques sont respectueuses de l'environnement et des riverains ? Et si la modernité consistait à redonner aux paysans la maîtrise de leurs outils et de leurs choix au lieu de les rendre dépendants des multinationales ? Et si l'agriculture retrouvait sa capacité d'adaptation aux changements (notamment climatiques) au lieu de prétendre contraindre le territoire et les citoyens à s'adapter aux logiques industrielles ?

     

    La cause semblait entendue. Mais il n'est pire sourd...