• Pourquoi refuser les OGM agricoles - Deuxième partie

     

     

    Les cultures transgéniques bafouent l'agronomie et le développement

     

     

    Ce billet s'inscrit à la suite de celui consacré aux incertitudes scientifiques des manipulations génétiques. Il peut toutefois être lu séparément, puisqu'il aborde un tout autre aspect de la question.

     

     

     

    Après avoir longtemps prétendu que les OGM agricoles permettraient de réduire l'usage des pesticides, ce que toutes les études indépendantes contredisent rigoureusement, les partisans de cette technique essaient désormais de faire croire qu'elle pourrait être un outil de développement agricole. Bien au contraire, elle contribue à enfermer l'agriculture dans une impasse extrêmement dangereuse. Que ce soit clair : je ne parle pas ici des dangers environnementaux, qui sont toutefois réels, mais des dangers agronomiques.

     

     

    Une approche réductionniste qui bafoue l'agronomie... et la raison

     

    Il est aujourd'hui établi, et reconnu même par les institutions internationales pourtant conservatrices, que les techniques agricoles les plus performantes sont celles qui s'appuient sur les cultures associées (plusieurs cultures simultanées dans une même parcelle), l'agroforesterie, la diversité des lignées génétiques, l'adaptation au milieu et la valorisation de la main-d’œuvre. En outre, ces techniques-là sont les seules à être résilientes, c'est-à-dire capables de s'adapter aux variations climatiques. Les variations sont déjà naturellement importantes dans les milieux tropicaux (mousson irrégulière, sècheresses, typhons, etc.) et elles deviennent de plus en plus importantes en Europe et Amérique du Nord à cause du dérèglement climatique. Ces techniques d'avenir imposent une vision systémique ou holistique, c'est-à-dire de concevoir l'agriculture comme un système d'interrelations complexes entre environnement, plantes cultivées, animaux et humains. Il serait temps que certains biologistes moléculaires comprennent que le système hommes-plantes-sols est en co-évolution depuis des centaines de millions d'années (puisque les humains ne sont que la dernière étape d'une évolution commencée avec les premiers mammifères), et que son aménagement impose une humilité et une extrême rigueur méthodologique.

     

    Les biotechnologies sont par définition à l'exact opposé de cette approche. Elles relèvent d'une démarche intellectuelle totalement archaïque, qui consiste à réduire le réel à des équations simples et à négliger les interrelations complexes entre plantes et milieu. Elles ne permettent pas des adaptations permanentes aux terroirs, puisqu'elles sont obligatoirement standardisées, ce qui les empêche d'être résilientes. Avec les cultures transgéniques, chaque fois que subviendra une nouvelle maladie ou un problème climatique (sècheresse, pluies trop abondantes), ce sont des millions d'hectares de cultures qui seront impactés et dont les rendements seront balayés. C'est totalement irresponsable, voire criminel, dans le contexte planétaire actuel. La standardisation et l'uniformisation sont des approches du passé, même si elles prétendent s'appuyer sur des techniques modernes.

     

    J'insiste sur le fait que ce travers est consubstantiel aux OGM agricoles. Il ne s'agit pas d'un défaut à corriger, mais de leur définition-même ! Un OGM consiste par essence à prétendre « contrôler » et modéliser le vivant, alors même qu'aucun biologiste (et a-fortiori aucun généticien sérieux) ne peut affirmer connaître plus de 5 à 10 % des paramètres et des interrelations complexes en jeu. Il faut bien comprendre que cette imposture gravissime est bien plus vaste que la question de la régulation des gènes évoquées dans mon précédent billet. Elle concerne la constitution nutritionnelle et organique des plantes et animaux : le nombre de paramètres (minéraux, polyphénols, propriétés moléculaires des graisses, sucres et protéines...) et de combinaisons entre paramètres est si astronomique qu'une modélisation valable de l'alimentation nécessiterait un ordinateur de la taille de l'univers connu. Sur un plan scientifique, l'ambition des cultures transgéniques est une insulte à l'agronomie et à la raison.

     

    Ainsi, même l'argument fantasmatique qui supposerait l'apparition miraculeuse d'OGM décentralisés et reproductibles (qui relève d'un déni des réalités sociales et économiques, voir ci-dessous) ne tient pas, puisqu'il ne peut pas effacer ce biais scientifique fondateur et irrémédiable. Les OGM sont l'aboutissement caricatural de la pensée réductionniste, or le réductionnisme est dépassé depuis la fin du XIXe siècle (la physique quantique, la relativité, la théorie du chaos, la recherche médicale moderne... sont à l'exact opposé du réductionnisme). Les plantes transgéniques ressortissent ainsi plus de la « pensée magique » que de la science moderne.

     

     

    Une approche centralisée qui nie les fondements du développement

     

    En outre, les biotechnologies sont, là encore par définition et inévitablement, conçues en laboratoire et de façon centralisée. Leur rentabilité (et donc leur existence !) suppose une production en masse, vendue dans des terroirs pourtant différents, et une protection par des brevets. En plus de l'uniformisation dangereuse que je viens de décrire, cela conduit à nier les savoirs paysans et surtout à détruire toute dynamique de développement. Chaque société est le résultat d'une histoire et d'interactions complexes avec son territoire, qui se traduisent par une organisation culturelle, économique et sociale. Tous les spécialistes du développement1 insistent sur le fait que ce dernier n’est efficace et durable que lorsqu’il est endogène, c'est-à-dire basé sur des ressources internes (économiques, géographiques, techniques mais aussi culturelles et intellectuelles). Toute autre démarche ne conduit qu’à l’assistanat et la dépendance. En d'autres termes, il est impératif que les sociétés maîtrisent directement les choix techniques et sociaux qu'elles réalisent, à leur échelle propre. Il ne peut pas y avoir de développement lorsque des « savants » ou des financiers apportent à ces sociétés des techniques qui leur sont exogènes (extérieures) et qu'elles ne peuvent pas définir, créer, reproduire ou modifier elles-mêmes. Cette dernière démarche est celle du colonialisme, qui est aussi destructeur et odieux lorsqu'il se prétend paternaliste et bienveillant que lorsqu'il assume son cynisme prédateur. Or les OGM sont triplement exogènes : politiquement (car imposés par des acteurs extérieurs aux sociétés paysannes considérées), économiquement (car la diffusion des OGM est sous le contrôle des multinationales et de leurs objectifs économiques) et techniquement (puisque la création et la reproduction des OGM dépendent d’une technique que les paysans ne peuvent pas maîtriser à l’échelle d’un village ou d’une région).

     

    Pour cette raison, sur un plan anthropologique et économique, les OGM sont également un contresens total. Ce problème est bien évidemment renforcé par le fait qu'ils sont brevetés et diffusés par des multinationales, dont l'intérêt économique ne peut pas être celui des paysanneries du monde. Il faut beaucoup de cynisme (ou d'inconscience) pour prétendre croire que la rentabilité financière des actionnaires des multinationales puisse être compatible avec le développement agricole réel.

     

     

    L'exemple édifiant du « riz doré »

     

    Pour donner un exemple concret, certains chercheurs prétendent répondre à la malnutrition en Asie du Sud par une modification génétique du riz qui lui ajouterait de la vitamine A (« riz doré »). Même en imaginant que ce projet aboutisse un jour, ce qui reste douteux, ce serait tout simplement une catastrophe alimentaire et agricole. Ses partisans sont de dangereux irresponsables.

     

    En effet, les systèmes agraires traditionnels des civilisations du riz (Chine, Inde, Indochine...) étaient basés sur une très grande diversité de cultures associées, en rotation rapide avec deux à trois récoltes par an, incluant de nombreux légumes. Depuis l'industrialisation et la mal-nommée révolution verte, ils ont été spécialisés dans la monoculture obsessionnelle de riz, qui a uniformisé l'agriculture et poussé une partie des paysans vers les faubourgs urbains où ils meurent de faim. Il va de soi qu'un sol et un milieu agricole ne peuvent pas produire trois récoltes de riz par an sans se retrouver totalement déséquilibrés. L'appauvrissement du régime alimentaire sud-asiatique est le reflet de l'appauvrissement des sols, de l'agriculture et de la société. Même si le prétendu « riz doré » apportait des vitamines A en quantité correcte, il conduirait à renforcer l'aberration totale d'un modèle agricole détruisant le milieu et les humains, dans un cercle vicieux mortifère. De plus, la focalisation sur le riz provoquerait forcément d'autres carences, puisque personne ne peut modéliser l'alimentation de façon suffisamment fine pour introduire l'une après l'autre toutes les vitamines dans un aliment unique. Le mythe du « riz doré » est une négation de la science, et provoquerait bien plus de dégâts agronomiques et alimentaires qu'il ne prétend en résoudre. La solution alimentaire en Asie du Sud passe par une nourriture diversifiée, qui va de pair avec des cultures associées, des rotations et des arbres fruitiers, c'est-à-dire par l'agronomie et la réappropriation de l'agriculture par les paysans.

     

     

     

    Les OGM agricoles peuvent être séduisants pour le chercheur qui les crée dans son laboratoire, mais ces plaisirs intellectuels sont déplacés dès lors qu'il est question de nourrir le monde. Ils peuvent même être qualifiés de criminels puisqu'ils empêchent la mise en œuvre de vraies dynamiques de développement et n'ont aucune résilience face aux changements climatiques. Ils ne peuvent qu'appauvrir et fragiliser les systèmes agraires, et par conséquent provoquer à moyen terme des catastrophes alimentaires et sociales. L'avenir de l'agriculture est dans la réhabilitation de l'agronomie, c'est-à-dire d'approches complexes basées sur les interactions locales entre les sols, les plantes, les animaux, l'environnement naturel et les humains. Ces approches imposent de développer des variétés végétales très nombreuses qui s'adaptent à chaque milieu et évoluent en permanence avec lui, de remettre en valeur l'observation et les savoirs paysans, de multiplier les cultures dans chaque terroir (rotations et cultures associées) et de réaliser des micro-expérimentations diversifiées. En renforçant la centralisation et la standardisation, les OGM prétendent résoudre les problèmes de l'agriculture contemporaine... en en renforçant les causes !

     

     

    1  Jean-Pierre Olivier de Sardan, Georges Balandier, Pierre Pradervand, François de Ravignan, Céline Germond-Duret, Samir Amin, Philippe Lavigne-Delville...

     

     

     

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