• Les rendements de l'agriculture biologique, un quiproquo tenace

     

    Lorsqu'est abordée la question, essentielle, de la lutte contre la faim dans le monde, il est fréquent d'entendre dire que l'agriculture biologique présente des limites à cause de ses rendements inférieurs à ceux de l'agriculture conventionnelle, prétendument démontrés par plusieurs « études scientifiques ». J'ai largement démontré dans mes livres, et résumé dans un précédent article, à quel point ce poncif est faux et trompeur. Il est toutefois utile que je développe ici les raisons pour lesquelles cette idée reçue témoigne d'une approche scientifique archaïque et quels sont les malentendus s'y relient.

     

               Essais comparatifs en Suisse - Photos Agroscope

     

    Des comparaisons biaisées qui pré-orientent leur résultat

     

    Les études académiques généralement citées pour comparer les rendements en agriculture biologique et en agriculture conventionnelle présentent deux points communs qui ne sont pas anodins : elles sont réalisées en milieux tempérés (Europe et Amérique du Nord) et leur méthodologie est caricaturalement réductionniste.

     

    Le premier aspect devrait inciter tout agronome compétent à en parler avec d'immenses précautions. Il n'y a aucun sens à tirer des conclusions agronomiques à partir d'essais réalisés dans un contexte climatique particulier, puisque les agricultures sont extrêmement diverses d'une région à l'autre de la planète. Même en négligeant le second (et considérable) problème, la moindre des choses serait de proscrire drastiquement toute formule fumeuse du type « la bio a de moins bons rendements » et d'avoir la précaution de dire « la bio en milieux tempérés a de moins bons rendements ». La nuance est déjà de taille, car les milieux tempérés ne couvrent qu'un quart de la planète et ne concernent qu'un dixième de sa population ! Extrapoler des (supposés) résultats européens ou canadiens à l'agriculture biologique dans son ensemble est une preuve d'ethnocentrisme assez consternant.

     

    Le deuxième aspect est essentiel. Pourquoi ai-je employé le terme réductionniste ? Parce que ces comparaisons sont basées sur une méthode qui consiste à modéliser des situations schématiques, dans lesquelles un seul paramètre changera. C'est le principe de la démarche réductionniste, qui prétend qu'une comparaison impose de ne faire varier qu'un seul facteur à la fois, et que le protocole expérimental devra « construire » une telle situation où la réalité est réduite à un modèle contrôlé, c'est-à-dire à une projection, une simplification.

     

    Or cette approche est totalement dépassée dans la plupart des sciences, pour la simple raison qu'elle conduit à comparer des constructions intellectuelles... et jamais la réalité. Dans la réalité, il est exceptionnel (pour ne pas dire fantasmatique) qu'un élément d'un système change sans que d'autres éléments, avec lesquels il est en relation, ne changent aussi. Ces comparaisons réductionnistes impliquent par conséquent de construire une situation artificielle, qui permettra certes des mesures simples suivies d'un traitement statistique significatif et publiable, mais qui fausse sciemment les conditions d'analyse.

     

    Non seulement cette démarche est hautement critiquable dans les sciences du vivant (et heureusement de plus en plus marginale en dehors de l'agriculture), mais elle est en outre une pure manipulation lorsqu'il est question d'agriculture biologique. En effet, comme je l'ai expliqué dans d'autres articles, la définition originelle et fondamentale de l'agriculture biologique est de constituer un système agricole, mettant en relation agrosystème, écosystème et humains. En bio, les paramètres n'ont de sens que dans leurs relations mutuelles et varient toujours de façon combinée. Par conséquent, faire varier « un unique paramètre » dans un système biologique signifie très exactement nier ce système, le détruire, le trahir. Dans la mesure où l'agriculture conventionnelle est, à l'inverse, précisément basée sur une démarche réductionniste et sur des paramètres isolés, il va de soi que le choix de tels protocoles est, dès le départ, un biais méthodologique gravissime qui, de facto, préjuge à l'avance du résultat et disqualifie ces études.

     

    Comment enfoncer des portes ouvertes

     

    Pour bien comprendre l'absurdité des protocoles en cause, il est important de connaître les fondements agronomiques de l'agriculture biologique, et en particulier la nécessité vitale de tendre vers des cultures associées et des semences adaptées au milieu. Il existe sans doute un malentendu sincère de la part des agronomes qui mènent ces pseudo-comparaisons, qui ignorent en général que le développement de la plupart des maladies et parasites des végétaux actuels provient de l'inadaptation des variétés aux milieux, ainsi que de la destruction des relations entre les plantes et les sols. Ils semblent par ailleurs avoir oublié que, lorsqu'une plante est cultivée en association avec d'autres plantes (cultures associées), le rendement global de la parcelle est toujours supérieur à celui de cultures pures séparées (même si, bien entendu, le rendement particulier de la culture principale est plus faible). Enfin, ils ne prennent manifestement pas garde au fait que les modes de production imposent des successions culturales (rotations) différentes. J'invite donc le lecteur novice à consulter au préalable les articles que j'ai mis en lien sur les mot-clefs ci-dessus.

     

    Concrètement, les études régulièrement citées en défaveur de la bio concernent généralement du blé, c'est-à-dire la culture la plus adaptée à une conduite conventionnelle réductionniste – et la plus défavorable à l'agriculture biologique. Passons, car indépendamment de ce premier biais, c'est toute la méthode qui est affligeante.

     

    Les expérimentateurs mettent en place deux cultures dans des conditions identiques.

     

    D'un côté, ils implantent un blé conventionnel. Pour cela, ils utilisent des semences d'une variété inscrite au catalogue officiel (ce qui est impératif pour autoriser sa culture commerciale), c'est-à-dire une variété standardisée qui a été sélectionnée strictement pour la chimie depuis 70 ans. Ils la sèment en culture pure dans un champ sans relations écosystémiques, puis la cultivent avec le soutien de la chimie (engrais et pesticides).

     

    D'un autre côté, ils implantent la même variété (dogme de toute comparaison réductionniste : un seul facteur doit varier), c'est-à-dire une variété standardisée qui a été sélectionnée strictement pour la chimie depuis 70 ans. Ils la sèment en culture pure dans un champ sans relations écosystémiques, puis la cultivent sans aucun recours à la chimie.

     

    Vous avez bien lu. La deuxième partie de la comparaison est intégralement conventionnelle, à l'exception de la suppression des engrais et pesticides de synthèse. Il s'agit donc d'une comparaison entre un « blé conventionnel standard » et un « blé conventionnel sans chimie ».

     

    Voilà le cœur du malentendu : la plupart des agronomes, par incompréhension ou négligence, semblent croire sincèrement que l'agriculture biologique serait « la même chose moins la chimie », comme s'il existait une seule voie agronomique, comme si les techniques actuelles étaient les seules possibles. C'est hélas la preuve d'une méconnaissance inquiétante de l'histoire agricole mondiale et de la profonde multiplicité des solutions imaginées dans les divers « foyers » d'invention de l'agriculture. Une agriculture basée sur des variétés standardisées (et en outre sélectionnées pour être soutenues par la chimie de synthèse, dans des procédés de sélection qui emploient trois fois plus de chimie que les cultures commerciales !), en culture pure, sans écosystème, n'est pas autre chose que de l'agriculture conventionnelle. Avec ou sans chimie, elle n'est certainement pas une culture biologique.

     

    Ces comparaisons consistent donc à dépenser des millions d'euros (ou de dollars) pour constater qu'un modèle agricole intégralement construit autour de la chimie fonctionne moins bien lorsqu'on lui supprime le recours à la chimie. En d'autres termes, pour enfoncer des portes ouvertes. J'oubliais : cela permet également de publier. Les résultats n'apportent strictement aucune information, mais ils sont conformes aux règles de publication.

     

    Criblage variétal et comparaison dans un cadre contraint

     

    Il va de soi que des comparaisons réductionnistes peuvent, faute de mieux, apporter des informations contextualisées. C'est par exemple le cas des criblages variétaux, menés par plusieurs instituts de recherche en agriculture biologique. Ils consistent à mesurer les performances comparées de plusieurs variétés dans des conditions identiques. Ici, les parcelles expérimentales représentent une réduction consciente et ciblée, et ne prétendent pas comparer des systèmes. Ces criblages visent à répondre à une question explicite et sans ambiguïté : dans les conditions imposées par le contexte agricole européen et nord-américain, quelle variété réussit le mieux en bio (ou plutôt, en réalité ici, « sans chimie ») ?

     

    Les conditions de ces essais ne correspondent pas à une agriculture biologique complète, puisqu'il n'y a ni cultures associées ni agroforesterie, et puisque les variétés comparées sont issues de la sélection standardisée et chimique qui s'impose actuellement aux paysans occidentaux. Mais ces limites sont intégrées puisqu'elles constituent justement le cadre dans lequel il s'agit d'identifier les marges de manœuvre existantes.

     

    Comment comparer ce qui semble incomparable ?

     

    Nous en revenons alors à la question sensible : comment comparer les deux agricultures ? Sans modèle construit autour de projections intellectuelles et de paramètres contrôlés par des équations simples, beaucoup d'agronomes semblent perdus. Pourtant, d'autres sciences ont dépassé cet obstacle depuis longtemps. Lorsqu'il s'agit de comparer des organismes, les chercheurs ont recours à de grands échantillons in situ. Ainsi, pour étudier le comportement des oiseaux face aux changements climatiques, il n'est évidemment pas question de mettre des oiseaux en cage, et il est fait appel à des observations nombreuses d'oiseaux dans leurs milieux naturels.

     

    L'agriculture biologique est, dans sa définition originelle et sa mise en œuvre concrète, un organisme systémique. Elle est donc obligatoirement liée à un environnement et à des pratiques sociales (techniques, outils, traditions, savoirs, besoins, choix de société), et aucune « parcelle expérimentale » artificielle ne peut la réduire à un modèle simple. Chaque ferme est unique... mais les fermes se comptent par millions en Europe et par centaines de millions dans le monde. Il suffit dès lors de mesurer les rendements réels, sur plusieurs années, dans un vaste échantillon de fermes réelles.

     

    Il est parfaitement possible de définir les pratiques permettant de classer chaque ferme dans la catégorie « conventionnelle » ou dans la catégorie « biologique » : présence ou absence de produits chimiques (qui ne suffisent pas à définir la bio... mais dont la suppression met en branle ses pratiques systémiques), culture pure ou associées, absence ou présence des arbres, semences standardisées ou adaptées aux milieux, etc. Il est parfaitement possible ensuite de mesurer les rendements pluriannuels et de les soumettre à un traitement statistique. Pour peu que l'échantillon soit suffisant, le résultat est parfaitement scientifique... et même publiable dans les revues académiques.

     

    Il se trouve que plusieurs études internationales ont procédé de la façon que je préconise ici : rapport d'Olivier De Schutter (à l'époque rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l'alimentation, 2011), rapport du PNUE en Afrique (programme des Nations-unies pour l'environnement, 2008), vaste étude de l'université d'Essex (Pretty et al., 2006). Le résultat est édifiant : toutes ces études, réalisées dans les pays non-tempérés (c'est-à-dire les trois-quarts de la planète), montrent que l'agriculture biologique y obtient des rendements supérieurs à ceux de l'agriculture conventionnelle.

     

    Le maraîchage bio peut obtenir des rendements considérables (Photo Bec Hellouin)

     

    Les limites de la bio européenne et canadienne

     

    Pourtant, il faut l'admettre, les rendements sont moins favorables à la bio dans les milieux tempérés. Même si les études que je critique plus haut exagèrent et faussent les résultats, il est vrai que, pour une partie des productions, la bio européenne et canadienne obtient actuellement des rendements inférieurs de 5 à 20 % à ceux de l'agriculture conventionnelle (cf. études du Rodale Institute en Amérique du Nord et du FiBL en Europe ; notons qu'il n'y a déjà plus de différence significative aux États-Unis). Cela est inévitable, puisque l'agriculture bio de nos pays est soumise à des distorsions considérables : règlementations sur les semences qui obligent à utiliser des variétés standardisées et sélectionnées pour la chimie, faibles connaissances en matière de cultures associées et d'utilisation des arbres en agriculture, fiscalité construite depuis 70 ans pour faire peser les contributions sociales sur le travail (et donc défavoriser le travail au profit du pétrole), etc.

     

    Face à tous ces obstacles, les agriculteurs bio européens et nord-américains ont l'immense mérite d'inventer, d'expérimenter, de s'adapter, et de parvenir peu à peu à réduire leur handicap. Mais sans remise à plat des politiques agricoles de nos pays, l'agriculture bio des milieux tempérés restera la moins performante du monde.

     

    Seule l'agriculture biologique répond aux impératifs de sécurité alimentaire

     

    Il faut rappeler que les critères adoptés par la FAO (organisation des Nations-unies pour l'alimentation et l'agriculture) pour définir la sécurité alimentaire reposent sur quatre facteurs : la disponibilité, l'accès, la qualité, la résilience.

     

    À l'échelle mondiale, la disponibilité alimentaire est actuellement suffisante pour nourrir 9 milliards d'humains. Une généralisation de la bio, même en intégrant les limites actuelles de l'agriculture biologique européenne et canadienne, conduirait à un équilibre entre les hausses et les baisses de rendements, et ne remet absolument pas en cause cette disponibilité globale.

     

    Si 800 millions à 1 milliard d'humains souffrent tous les ans de la faim, c'est à cause du manque d'accès. La faim est la conséquence de la pauvreté (les famines régionales ponctuelles qui résultent de guerres ou de séismes n'ont évidemment aucun lien non plus avec des questions agronomiques, et relèvent de l'aide exceptionnelle d'urgence). Pour manger, il faut disposer de moyens pour produire soi-même ou s'acheter des aliments. Or, il est indiscutable que l'agriculture biologique, en maintenant les populations rurales en activité et en employant la main-d'œuvre au lieu de la confiner dans des bidonvilles, améliore mécaniquement l'accès à la nourriture... tandis que l'agriculture industrielle conduit à bafouer ce droit.

     

    Enfin, aucun agronome sérieux ne peut nier que l'agriculture biologique est considérablement plus favorable à la qualité alimentaire (ce qui inclut la diversité des aliments, qui est au cœur de l'agronomie biologique puisque c'est pour elle un facteur de production incontournable) et à la résilience (préservation de l'environnement et adaptation aux changements climatiques) que toute autre forme d'agriculture. J'ai évoqué précédemment ces aspects, qui montrent l'immense supériorité de l'agriculture biologique en matière de sécurité alimentaire à l'échelle mondiale.

     

    L'association de mil et d'arachide optimise les rendements en Afrique - Photo J. Caplat

     

    Le mythe des rendements bio insuffisants pour nourrir le monde est ainsi le résultat combiné d'une erreur méthodologique monumentale, d'un ethnocentrisme occidental et de politiques publiques qui entravent les pratiques biologiques. Il est temps de relever notre regard et d'avancer.

     

     

    « Pics de pollution : l'agriculture ne manque pas d'air !L'agriculture urbaine, un enjeu agricole et social »

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  • Commentaires

    1
    Babouz
    Lundi 4 Mai 2015 à 11:09

    Un article un peu long, mais très clair et très éclairant.Merci. Il est étonnant que des chercheurs fassent de telles erreurs de méthode, il faudrait que les agronomes et les étudiants lisent cette mise au point.

    J'ai une question: est-ce qu'il existe en France du blé vraiment biologique ( et pas simplement sans chimie ) ?

    2
    Lundi 4 Mai 2015 à 12:08

    @ Babouz :

    Votre question est intéressante et importante.

    Lorsque j'indique que les rendements de la bio sont, en Europe et au Canada, inférieurs de 5 à 20% à ceux de l'agriculture conventionnelle, je laisse de côté le cas très particulier du blé tendre.

    Car en effet, le blé est l'une des rares cultures pour lesquelles la modélisation réductionniste utilisée par les chercheurs correspond à la plupart des situations "dans les champs". Comme c'est pratiquement la seule, l'utiliser comme base d'analyse des rendements de la bio est un biais méthodologique inadmissible. Mais il faut le préciser : la plupart des agriculteurs sont obligés aujourd'hui de cultiver le blé selon ce modèle, même en bio.

    Les raisons sont celles que j'indique dans l'article : obligation d'utiliser des variétés qui sont sélectionnées depuis 70 ans pour une conduite basée sur la chimie et la sur-mécanisation, absence d'expérience de cultures associées. C'est d'ailleurs une preuve que les "cultures pures" sont liées au foyer européen d'agriculture (en fait, foyer du moyen-orient, du "croissant fertile", dont l'agriculture a gagné l'Europe il y a une petite dizaine de milliers d'années), car elles sont spécifiques des céréales sèches (blé, orge, avoine...). Pour toutes les autres cultures, il existe dans le monde des expériences de cultures associées, imaginées dans les autres foyers d'invention de l'agriculture (Asie, Amérique centrale, Afrique, Océanie). Mais pour le blé, pratiquement pas (le riz est particulier, car en culture pure mais en rotation rapide avec d'autres cultures la même année).

    Par conséquent, même les agriculteurs biologiques, qui font pourtant tout ce qu'ils peuvent pour s'approcher des principes systémiques que je décris, sont "piégés" dans un modèle qui limite forcément leurs performances. Oui, le blé "bio" peut avoir jusqu'à 40% de rendement en moins que du blé soutenu par la chimie... puisque le blé "vraiment bio" est presque impossible à mener et qu'il s'agit, par la force des choses, d'un simple blé "sans chimie" (mais dont les variétés sont faites pour la chimie, d'où la baisse de rendement). Attention : cette baisse de 30 à 40% est parfois vérifiée dans les fermes spécialisées en grandes cultures, mais elle est extrêmement exagérée dans des systèmes plus équilibrés. Dans les fermes de polyculture-élevage, les blés bio n'ont que 10 à 20% de rendements de moins que les blés conventionnels, en raison d'un sol bien mieux structuré et des éléments fertilisants laissés par les prairies.

    Cela étant, il existe des paysans qui ont retrouvé des variétés anciennes de blé (et qui ont le droit de les utiliser soit parce qu'elles étaient déjà présentes sur leur ferme, soit parce qu'ils sont intégrés à un programme de recherche) et qui essaient d'implanter des cultures associées (par exemple en semant le blé dans un trèfle, ou en triant les grains après récolte). Il s'agit alors bien de blés "bio" au sens complet du terme, mais cela reste minoritaire et expérimental pour l'instant. 


     

      • Renaud
        Lundi 9 Novembre 2015 à 17:06

        Faut-il parler de la culture du blé ou de l'ensemble de la rotation dans laquelle elle s'inscrit ? Oui, le blé me semble d'autant plus un cas à part qu'il s'est pratiquement affranchi des rotations en agri chimique.

    3
    Gauthier M
    Lundi 4 Mai 2015 à 23:12

    Bonjour M. Caplat,

    J'ai un doute sur votre affirmation quant à la sélection du blé.

    On m'a rapporté l'histoire d'un terrain qui avait été labouré en profondeur (1m) et ou le bocage avait été supprimé. Résultat, une parcelle peu favorable à la culture car la terre était dur et plus proche de la terre minérale que celle végétale.
    Ils ont fait une comparaison avec un terrain en fonctionnement pastoral et y ont fait pousser le même blé dit "à 90 quintal" avec un labourage peu profond (10cm) et entouré d'arbres.

    Le résultat est édifiant, 70 quintal d'un côté avec l'aide du chimique et d'engrais, et 180 de l'autre sans aucun apport extérieur pour la même surface de référence.

    J'ai bien l'impression que, même pour le blé sélectionné, la culture bio (avec semence sélectionné) est quand même meilleur, même, pour le coup, on ne reprend la culture de la parcelle que trois ans plus tard.

    4
    Bernard Péré
    Mardi 5 Mai 2015 à 10:28
    Il faut également tenir compte dans la comparaison entre conventionnel et bio de la durée. Une terre fraîchement passée au bio ne pourra en général pas exprimer son potentiel dans la mesure ou engrais et pesticides chimiques ont réduit son activité biologique essentielle pour sa fertilité "naturelle". Le plus souvent le stock de matière organique, facteur déterminant de fertilité, a été réduit dans les sols en conventionnel et il faut du temps pour retrouver des sols vivants qui n'ont le plus souvent rien à envier au conventionnel en matière de rendements . Expérience personnelle à l'appui!
    5
    Mardi 5 Mai 2015 à 11:29

     

    @ Bernard Péré :

    C'est en effet un autre aspect, que je ne pouvais pas aborder sans rallonger encore l'article. Mais il est important de le préciser, merci de cette intervention.

    Cette restauration des sols est l'un des éléments que je classe dans la "relation avec l'écosystème", puisque le sol est une composante essentielle de l'écosystème agricole.

    C'est d'ailleurs l'un des facteurs en jeu dans l'exemple donné par Gauthier M, même si les résultats annoncés me surprennent et me laissent sceptiques. Oui, un blé bio cultivé dans un écosystème complexe et équilibré pourra donner de meilleurs rendements qu'un blé conventionnel implanté dans un sol appauvri (et c'est la raison pour laquelle la bio est inconcevable sans cette restauration des équilibres écosystémiques, et pour laquelle une culture qui ne s'en préoccupe pas est "sans chimie" mais pas "bio"), mais je doute qu'un blé, quel qu'il soit, produise 180 quintaux par hectare. Bien sûr, je ne ferme aucune porte et ne demande qu'à avoir quelques précisions !

    Parmi les "relations", j'aurais également pu aborder la temporalité, qui nécessiterait presque un article à part entière. Une culture s'inscrit dans une succession temporelle (la rotation) qui est également une composante essentielle des relations agrosystémiques. Aucune culture ne peut être étudiée indépendamment de son précédent cultural (que j'évoque dans ma réponse à Babouz : un blé précédé d'une prairie temporaire et intégré dans une rotation de polycultures-élevage aura des rendements pratiquement aussi bons en bio qu'en conventionnel). Or, le choix des précédents culturaux est également"lissé" et réduit à un modèle simpliste dans les études que je critique ici.

    Bref, nombreux sont les facteurs en jeu, qui sont totalement niés par les comparaisons réductionnistes actuelles.

     

    6
    Renaud
    Mercredi 6 Mai 2015 à 00:08

    Bonjour Jacques,

    Je pense qu'il y a aussi un autre biais méthodologique majeur, mais je ne peux pas bien dire dans quel sens il fait pencher la balance globalement : quel est le facteur limitant ? Est-ce une surface trop restreinte qui limite l'augmentation de production ? Franchement, j'ai assez rarement vu un agriculteur dire à 14h qu'il a fini sa journée parce qu'il n'a pas assez de surface. Il me semble que le facteur limitant c'est souvent ses journées de 24h seulement, qui sont trop courtes. Autrement dit c'est sur les heures de travail qui il faut faire un examen de rendement, plus que sur les hectares, examiner de manière privilégiée la productivité du travail plutôt que la productivité de la terre.

    L’agriculture peut-elle nourrir le monde ? Comme si l’agriculture était un phénomène météorologique ou une réaction chimique ! Il n’y a pas d’agriculture sans agriculteur(rice), et changer de point de vue en étudiant le rendement du travail oblige à se centrer sur le producteur. Et ce producteur, au final, gagne-t-il sa vie, se nourrit-il, ou est-ce qu’il va préférer aller à la ville, gagner sa vie autrement.

     

    Renaud

      • Renaud bis
        Lundi 9 Novembre 2015 à 17:03

        Je ne suis pas allé au bout de ma pensée on dirait : ce qui me semble important dans la comparaison bio/conventionnel, c'est de ne pas s'arrêter au facteur de production "terre", il faut aussi comparer les productivités du travail, et ensuite les convertir en nombre d'emploi, en nombre de citadins nourris par les paysans etc ...

    7
    Michel
    Mardi 12 Mai 2015 à 08:42

    Comparer les agricultures biologiques et traditionnelles, c'est un défi aussi fou que celui ayant comparé l'héliocentrisme et le géocentrisme. Il suffit de se trouver d'un coté pour que l'autre devienne contre-intuitif. Cela parce que les deux modèles sont juste possibles... cependant l'un l'est bien moins que l'autre. Vidéo

    8
    Mitch
    Mardi 12 Mai 2015 à 09:39

    Bonour, Mr Caplat , je ne vois pas les réferences des études que vous cités , est ce moi qui ai mal cherché ? serait'il possible de les avoir? merci d'avance

    9
    defuneste
    Samedi 23 Mai 2015 à 13:38

    Je serais preneur de références empiriques sur le dépassement du réductionnisme en science . Je le vois partout des théories aux méthodes, même si il est bon de le critiquer soit en introduction soit en discussion. le contre point donné (comparaison in situ) est souvent lui aussi réductionniste,  le nombre de paramètres qu'il est possible de prendre en compte étant limité.

    Il est possible de comparer des systèmes, comme des boites noires, mais on risque un travers inverse du réductionnisme : se perdre dans les interprétations.

    Je ne sais pas si il est si simple de résoudre ce dilemme. Dans la pratique je crois que l'on ouvre des voies avec des approches plus "holistes" que l'on explore avec des approches plus réductionniste.

    Je suis séduis par la remarque de Michel, comparer les deux revient un peu à comparer deux croyances. Bien sûr, il y en a certainement une plus proche de la réalité à un moment donné mais l'agronomie produit plus souvent des "construits stabilisés" que des faits (l'héliocentrisme par exemple). C'est d'autant plus problématique que la comparaison "bio/traditionnelle" (ou conventionnelle je ne sais plus) est performative, un des objectifs étant aussi d'améliorer l'un ou l'autre.

    Ensuite, je me demande si la comparaison au niveau des rendements entre ces deux catégories n'est pas un piège. Je comprends bien la posture et la volonté d'aller sur ce terrain, un peu comme critiquer le capitaliste, je ne sais pas non plus si la stratégie est ou sera payante mais n'est ce pas se donner un handicap ? L'agriculture conventionnelle produit bien plus que des rendements, caricaturalement on pensera à diverses formes de pollutions et c'est aussi le cas pour l'agriculture biologique qui fournira tout aussi caricaturalement du "lien social" ou des "services écosystémiques". C'est donc au final peut être des choix de vies plus que scientifiques.

    Je ne sais pas si je parlerais d'éthnocentrisme, il y a bien eu une dominance de l'industrialisation, de la segmentation de l'espace et du travail en Europe mais il y a eu aussi en parallèle d'autre modèles d'expérimentés. Je doute que la culture "occidentale" soit aussi homogène.

     

     

    10
    Dimanche 19 Juillet 2015 à 21:00
    Vous avez un joli thème, une belle plume et du talent, je ne peux que vous encourager à continuer.
    11
    Lundi 3 Août 2015 à 12:11

    Je suis consterné par l'évolution de l'agriculture, et les évolutions de rentablilité à tout pris sur des produits que nous mangeons, et dont nous ne connaissons pas la méthodologie de traitements notamment. Tout ceci pour le retour sur investissements d'actionnaires Us notamment.

    12
    claire
    Jeudi 27 Août 2015 à 15:31
    Posons nous la question de savoir pour quelle raison on en est venu à comparer ces rendements.
    Il me semble que les dégâts engendrés par l'agrochimie intensive est une partie de la réponse.
    Il ne faut donc pas comparer les rendements mais les bienfaits et les méfaits de chacune de ces méthodes en allant aussi loin que possible dans les caractéristiques des sociétés qui les utilisent: mécanisation/traction animale, quantités produites travailleur, qualité de la vie des producteurs (maladies liées au milieu. lien social)
    Il s'agit de nourrir des humains pas des tableaux statistiques
    Claire
    13
    Samedi 19 Décembre 2015 à 06:49

    Analyse bien faite dans l'article, l'agriculture est de nos jours la meilleure source de revenus pour avoir une independance financiere.

    14
    Mercredi 3 Février à 10:30

    Je suis de plus en plus choqué par la direction que prend l'agriculture dans nos pays sois disant "développés". Il est très difficile de savoir d'où viennent les produits que l'on consomme lorsqu'on habite une grande ville, et l'Etat au lieu de subventionner les productions bio et responsables, subventionnent le rendement à tout prix et une qualité moindre...

    En tout cas merci pour votre article, il est très bien écrit et intéressant

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