• Élever les animaux en les respectant

     

    Ce billet s'inscrit à la suite de ceux du 1er juin (Faut-il manger des animaux ?) et du 2 juin (Faut-il élever des animaux ?).

     

     

    L'élevage agricole se justifie pour valoriser les surfaces en herbe (ruminants), pour porter des charges ou tirer des outils, et pour valoriser les déchets (volailles et porcs). Que les animaux soient employés pour le bât et le trait, pour la production de lait et d’œufs ou pour la production de viande, cet élevage doit respecter l'éthologie, l'intégrité et le bien-être des animaux. C'est là non seulement une exigence éthique ou philosophique mais également une question de cohérence technique et psychologique pour les éleveurs.

     

    Élever n'est pas exploiter

     

    Ce n'est pas un hasard si le même verbe est employé pour élever un enfant ou un animal. Dans les deux cas, il s'agit d'abord d'assurer le développement et l'entretien d'un individu. Bien entendu, les notions d'éducation et de « tirer vers le haut » ne sont pas véritablement incluses dans l'élevage d'animaux, mais ce verbe commun indique bien la responsabilité symbolique et biologique qui repose sur l'éleveur.

     

    Les prétendus élevages industriels sont en réalité des usines chargées d'assurer la croissance froide et mathématique d'un minerai. Rabaissés au rang de matière première inerte, les animaux perdent leur statut et n'entrent d'ailleurs plus en interaction avec les humains. Ceux qui gèrent de telles usines ne vivent plus la relation privilégiée qui a toujours été celle de l'éleveur avec ses animaux, et souffrent généralement de cette déshumanisation de leur travail. J'emploie ce terme à dessein : un travail qui ne respecte pas l'animal est déshumanisé.

     

    Une alimentation conforme à la physiologie animale

     

    Comme je l'indiquais dans mon précédent billet, les vaches, les brebis et les chèvres sont des ruminants. Tout leur système digestif est adapté à la consommation d'herbe et de foin (ainsi que de paille ponctuellement).

     

    Aujourd'hui, l'alimentation des brebis, des agneaux et des chèvres respecte pratiquement toujours cette évidence. Même les agneaux dits « de bergerie », c'est-à-dire nés à l'automne ou en hiver et engraissés dans des bâtiments, sont nourris essentiellement avec du foin et des concentrés à base de luzerne déshydratée, qui reste un fourrage. Même si des céréales et des protéagineux leurs sont ajoutés, leur alimentation s'articule bien d'abord autour d'aliments à base de cellulose.

     

    Il n'en est hélas pas de même pour les vaches. Une grande partie des élevages laitiers de l'Ouest de la France (et cela est pire en Amérique du Nord) sont nourris par du maïs-ensilage et du soja. Indépendamment des graves problèmes agronomiques et sociaux posés par ce régime alimentaire (aberration de la culture pure du maïs en France, déforestation de l'Amazonie pour produire le soja, système agraire brésilien qui jette les anciens salariés agricoles au chômage et provoque la misère et la faim...), il ne respecte absolument pas la réalité biologique du système digestif des bovins. Il s'en suit une grande fragilité des animaux, des traitements vétérinaires excessifs, etc.

     

    Il ne faut pas croire que l'élevage pour la viande soit forcément mieux loti, bien au contraire. Certes, la quasi-totalité des vaches « à viande » françaises sont élevées à l'herbe. Mais ces élevages ne fournissent un revenu qu'à la condition impérative que les jeunes bovins soient engraissés ou vendus ! Or, la grande majorité des jeunes bovins nés en France sont vendus à des fermes d'engraissement situées en Italie (et secondairement en Espagne). Plutôt que « fermes d'engraissement », je devrais parler d'usines à viande ! Les conditions dans lesquelles les jeunes bovins achèvent leur croissance sont inadmissibles, car très proches des caricaturaux feed-lots nord-américains. Suralimentation par des céréales et des protéagineux, concentration, promiscuité : tout pour déplaire, rien de conforme à l'éthologie. La plupart des éleveurs « à viande » français cachent la poussière sous le tapis. Oui, ils élèvent les vaches-mères dans de bonnes conditions... mais leurs élevages ne sont viables que parce que les jeunes bovins sont ensuite engraissés dans des unités industrielles intolérables.

     

    Le tableau ne doit pas être démesurément noirci. Il existe en France des éleveurs « à viande » qui engraissent eux-mêmes leurs jeunes bovins, en les nourrissant essentiellement à l'herbe – c'est le cas notamment des éleveurs biologiques, mais pas uniquement. L'élevage laitier de l'Est de la France et du Massif-Central et de son pourtour est basé essentiellement sur l'herbe et n'utilise les céréales et protéagineux qu'en complément – et tous les élevages laitiers en agriculture biologique et en agriculture durable y prennent garde, quelle que soit la région où ils se trouvent. Bref, il est possible de trouver du lait et de la viande bovine issus d'élevages respectant la biologie animale et l'agronomie. Mais ces pratiques, qui devraient être la règle élémentaire, sont actuellement minoritaires.

     

    La densité en bâtiment et l'accès à l'extérieur

     

    Dans les élevages industriels (porcs, volailles, mais aussi une partie des vaches laitières de l'Ouest), la densité des animaux dans les bâtiments est parfois affolante. Pour les porcs et les volailles, seuls quelques labels et bien sûr les élevages biologiques imposent des règles raisonnables – et tous ces labels, bio inclus, pourraient sans mal renforcer leurs règles et dé-densifier encore les animaux. De même, l'accès à l'extérieur et la possibilité de se mouvoir ne sont pas assurés dans les élevages industriels (le fameux « hors-sol »). Ce sont pourtant des impératifs sans lesquels il n'est plus question d'élevage mais d'exploitation et de maltraitance indignes de sociétés prétendument civilisées. Il y a ici une barrière non-négociable. Enfin, l'élevage sur paille devrait être la norme, et les caillebotis* interdits ou réservés aux zones d'alimentation, comme c'est le cas en agriculture biologique.

     

    Élevage porcin industriel sur caillebotis                      Élevage porcin plein-air bio

     

     

    Des fermes à taille humaine

     

    Il est important de comprendre que la taille des fermes a un impact direct sur le mode d'élevage. Lorsqu'un élevage laitier comprend 200 vaches (ou, pire, 1000 vaches comme dans un projet scandaleux qui voit actuellement le jour en Picardie), il est matériellement impossible de conduire le troupeau sur un pâturage, puis de le ramener deux fois par jour dans le bâtiment pour le traire ! La surface nécessaire pour un tel nombre d'animaux implique une distance rédhibitoire. C'est bien là une impossibilité physique absolue : un accès quotidien à un pâturage réel est exclu. Lorsque des syndicats comme la Confédération Paysanne revendiquent des fermes à taille humaine, il ne s'agit pas d'une idéologie économique, mais d'un pragmatisme agronomique élémentaire. Au-delà d'un certain seuil (variable selon les productions et les situations régionales), la conduite agronomique devient aberrante, et forcément dangereuse pour les animaux, pour les sols et pour les humains.

     

    Par ailleurs, un éleveur observe ses animaux, et anticipe les éventuelles pathologies. Plus un élevage est grand, moins l'homme peut élaborer une relation avec ses animaux et moins il peut anticiper. Il en est alors réduit à des traitements préventifs, systématiques, polluants et nocifs pour la santé des animaux (et celle des humains qui en consomment les produits).

     

    L'élevage hors-sol de porcs et de volailles pousse cette aberration à son paroxysme, pour notre plus grand danger. Les densités animales qui s'y rencontrent excluent tout maintien d'un équilibre biologique des animaux : ils sont automatiquement et systématiquement fragiles et malades. Deux conséquences très préoccupantes en découlent. D'abord, les exploitants pratiquent des traitements antibiotiques préventifs qui provoquent des phénomènes de résistance bactérienne et qui constituent la première cause de l'inefficacité croissante des antibiotiques. Ensuite, ces usines à viande sont le lieu de recombinaisons virales permanentes, et sont les foyers de départ de pandémies grippales de plus en plus dangereuses.

     

    Respecter l'animal

     

    Les ruminants sont des animaux sociaux. Les modes d'élevage doivent prendre cette dimension en compte en permettant des déplacements, des voisinages... et des échanges avec l'éleveur.

     

    Par ailleurs, les techniques et connaissances actuelles permettent d'éviter des mutilations qui ont pu apparaître nécessaires autrefois. La coupe des cornes (pour éviter des blessures entre vaches), des queues d'agneaux (pour éviter la diffusion de maladies), etc., ne sont plus forcément justifiées. Lorsqu'elles peuvent être utiles pour protéger les animaux eux-mêmes, elles doivent bien évidemment être réalisées selon des méthodes qui évitent toute souffrance et tout traumatisme.

     

    Enfin, un éleveur ne peut pas se désintéresser de la manière dont ses animaux seront abattus. Les normes actuelles pour le transport du bétail sont clairement insuffisantes, même si des progrès ont été réalisés. L'abattage exigerait également des normes plus sévères, et l'interdiction de toute méthode ne permettant pas de rendre l'animal inconscient avant la mise à mort. Je n'insiste pas sur ces aspects, dont je ne suis pas expert et sur lesquels de nombreuses associations ont très bien travaillé.

     

    Pour éviter de prolonger encore un billet déjà copieux, je ne développerai pas ici à quel point des méthodes d'élevage respectueuses de la physiologie animale et de l'éthologie sont également les plus gratifiantes pour les humains. Je me contenterai de noter que les exploitations industrielles ne sont plus gérées par des éleveurs, mais par des salariés de l'agro-industrie, qui n'ont plus aucune autonomie et dont le revenu est terriblement aléatoire. Les humains eux-mêmes ont tout intérêt à redevenir de vrais éleveurs.

     

     

    Pour balayer quelques aspects complémentaires (pollution des eaux, etc.), je vous invite à lire cette plaquette d'Agir Pour l'Environnement dénonçant les aberrations de l'élevage industriel. Une fois sur la page d'introduction, vous accédez aux textes détaillés dans la colonne de droite.

     

     

    * Caillebotis : Sol en treillis métallique, permettant l'écoulement des déjections.

     

     

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