• De la consommation à la production biologique ?

     

    Dans les années 1980, la France fut, de façon éphémère, l'un des pays où l'agriculture biologique s'était le plus rapidement implantée significativement. Il faut dire qu'à cette époque, il suffisait de quelques centaines de paysans bio pour être en tête du classement européen... Depuis les années 1990, en revanche, la France est très en retard sur ses voisins – et même sur le reste du monde – en matière de développement de l'agriculture biologique, malgré des « rattrapages » relatifs à certaines périodes (1998-2002, 2009-2011).

     

    Une demande pourtant en forte croissance

     

    Cette situation est d'autant plus paradoxale que la demande de produits issus de l'agriculture biologique est très supérieure à l'offre depuis plusieurs décennies, et ne cesse en outre d'augmenter. Elle prend plusieurs formes. D'abord, les enquêtes annuelles sur la consommation alimentaire en France montrent que la consommation de produits bio augmente de plus de 10 % par an depuis la fin des années 1990, ne descendant que deux fois et très ponctuellement à 9 %. Cette croissance dite « à deux chiffres » est un phénomène remarquable qui ferait rêver tout entrepreneur, surtout lorsqu'elle se maintient pendant une aussi longue durée. Ainsi, non seulement il existe un véritable appel d'air du marché pour les produits biologiques, mais en outre il s'agit d'une tendance profonde, témoignant d'une véritable évolution des attentes citoyennes. Une croissance aussi forte et aussi continue ne peut absolument pas être définie comme un effet de mode ! Il s'agit bien d'une dynamique sociale de long terme, sécurisante pour les acteurs agricoles et qui devrait attirer fortement l'attention des décideurs politiques.

     

    Ensuite, l'intérêt sanitaire et environnemental de l'agriculture biologique a si bien fait ses preuves que de plus en plus de collectivités s'engagent dans l'introduction de produits bio dans leurs cantines (scolaires surtout, mais aussi parfois administratives) – bien sûr en grande partie sous la pression des parents d'élèves. Un article récent de Reporterre témoigne du renforcement régulier de cette implication. La croissance des produits biologiques dans la restauration hors-domicile pourrait être spectaculaire... si l'offre suivait. La demande non-satisfaite est très élevée dans ce domaine, de nombreuses communes ne parvenant pas à trouver des produits bio en quantité et régularité suffisante pour approvisionner leur cantine scolaire. En outre, ce marché particulier offre une garantie extrêmement précieuse pour les acteurs agricoles, puisque les lois Grenelle avaient fixé un objectif de 20 % de produits biologiques dans les restaurants administratifs dépendant de l'État et dans les cantines scolaires à l'horizon 2012. Loin d'être atteint (ou même approché) à l'échelle nationale, cet objectif devrait être structurant pour les agriculteurs et coopératives agricoles, qui savent qu'ils peuvent s'engager en bio avec des risques limités.

     

    Fruits et légumes à RungisSigne des temps, le marché national de Rungis va ouvrir en 2015 un espace dédié à l'agriculture biologique – Photo l'Rbio

     

    Des filières conventionnelles en crise

     

    D'un autre côté, les agriculteurs conventionnels sont confrontés à des crises multiples. L'élevage laitier est un exemple édifiant. Lors de la crise laitière de 2009, les élevages dits intensifs (dont le caractère intensif est très discutable compte-tenu des surfaces cultivées en Amérique du Sud pour les nourrir) ont été fortement fragilisés, tant leur équilibre financier est précaire ; beaucoup d'entre eux ont mis la clef sous la porte ou ont dû s'endetter encore plus et se fragiliser encore davantage. À l'inverse, les éleveurs herbagers ou biologiques n'ont pas été mis en danger. À l'exception des grands céréaliers, qui bénéficient à la fois d'une rente éhontée de la part de la Politique Agricole Commune et de prix de vente élevés grâce à la spéculation sur les matières premières, tous les autres systèmes agricoles conventionnels sont sur la corde raide. Dans ces conditions, la conversion à l'agriculture biologique devrait très souvent être une solution précieuse pour sécuriser des débouchés et réduire la précarité financière.

     

    La loi de l'offre et de la demande est une imposture

     

    Si l'économie fonctionnait comme le prétendent la plupart des économistes, la cause serait entendue : les agriculteurs français se convertiraient massivement à l'agriculture biologique. Ce n'est pourtant pas le cas ! Il faut en effet se défaire du mythe de la loi de l'offre et de la demande. Comme l'a montré Fernand Braudel, un tel ajustement ne peut fonctionner que dans une économie villageoise basée sur la proximité et le troc. Dans toutes les autres situations, il est illusoire et fantasmatique. Dès lors que des intermédiaires interviennent, ils ajoutent leurs intérêts, leurs choix et leurs biais. Dès lors qu'un État existe, il crée des distorsions de concurrence (censées être vertueuses et privilégier le bien commun, mais très souvent archaïques dans le domaine agricole et défavorisant les agricultures riches en emploi ou respectueuses de l'environnement). Dès lors que l'activité concernée demande du temps et des compétences longues à acquérir, tout ajustement demande un long délai et connait une forte inertie. Dès lors que des contraintes physiques (climat, sol...) s'ajoutent, l'ajustement est encore plus complexe à réaliser : même si la demande en noix de coco était considérable, les agriculteurs métropolitains ne tenteraient pas pour autant de planter des cocotiers...

     

    Les trois grands freins au développement de la bio

     

    C'est une réalité élémentaire, qui échappe trop souvent aux décideurs et aux économistes : un agriculteur ne change pas de production de gaîté de cœur, et ne le fait qu'après hésitations et incitations. Changer de mode de production en agriculture, c'est aussi lourd à décider et à gérer que changer de métier pour un autre travailleur. La réticence au changement se focalise sur trois grandes peurs.

     

    La première est la peur technique. Arriverai-je à assimiler les techniques spécifiques à la bio ? Et puis, est-ce que l'agriculture biologique fonctionne et parvient à gérer les maladies, parasites et autres problèmes ? Cette peur est renforcée par la méconnaissance qu'ont la plupart des agriculteurs (ainsi que des citoyens et élus, d'ailleurs) de ce qu'est réellement l'agriculture biologique. Puisqu'ils croient qu'il s'agit de « la même chose sans la chimie », ils sont fondés à douter de sa réussite technique. Comme je l'ai rappelé dans l'un de mes premiers billets puis dans un billet plus récent, cette crainte est infondée. La bio n'est pas du conventionnel sans chimie, mais d'autres pratiques systémiques, qui posent les bases d'un organisme agricole bien plus résilient, bien plus stable, et à terme bien plus performant, que l'agriculture conventionnelle. Pour lever cette peur technique, il faut des formations, bien sûr, mais aussi et surtout un accompagnement par des paysans déjà engagés en bio. Trop souvent, les formateurs agricoles et les techniciens des Chambres d'Agriculture et des coopératives enseignent des techniques simplement « sans chimie » restant basées sur les impasses de l'agriculture conventionnelle (cultures pures, variétés standard, spécialisation...), sans connaître réellement les changements systémiques nécessaires. Seuls des paysans déjà en bio, épaulés par des techniciens spécialisés dans la bio et bien formés, peuvent apporter les compétences nécessaires à la transition réussie d'une ferme. Cet accompagnement professionnel s'appuie par définition sur les Groupements d'Agriculture Biologique qui regroupent les paysans biologiques et en conversion, mais qui sont malheureusement peu soutenus actuellement.

     

    La deuxième peur est économique. Est-ce que je gagnerai ma vie en passant en bio ? Est-ce qu'il existe des filières économiques pour écouler mes produits sans que je doive passer une énergie démesurée à les inventer moi-même ? Cette peur peut assez facilement être écarté de nos jours. Oui, des filières bio existent (grâce au travail exemplaire réalisé par les pionniers de la bio), oui, cette agriculture est rémunératrice. Mieux encore, comme dit plus haut, elle offre beaucoup plus de sécurité sur ce plan. En outre, si les distorsions de concurrence qui défavorisent la bio étaient gommées, les produits bio pourraient être vendus moins chers que les produits conventionnels tout en rémunérant mieux leurs producteurs ! L'avenir leur appartient.

     

    La troisième peur est la plus sous-estimée, alors qu'elle est peut-être la plus puissante. Il s'agit de la peur socio-psychologique. Cette notion inclut notamment la peur du regard du voisin (extrêmement déterminante dans le monde agricole) et l'insécurité sociale. Dans une région où les paysans bio sont peu nombreux, lorsqu'un agriculteur se convertit en bio il doit changer pratiquement tout son réseau social. Conseiller de la Chambre d'Agriculture, groupe d'échange technique, conseiller et commercial de la coopérative, parfois même coopérative de matériel en commun : tout l'environnement humain est remis en cause et va changer. Cela est aussi pesant que lorsqu'un salarié déménage à plusieurs centaines de kilomètres de son emploi actuel et doit changer à la fois de collègues et de réseau social.

     

    Dans ces conditions, le changement de pratiques ne peut s'engager que si le nouveau mode de production est fortement « porté » par les pouvoirs publics, que si le paysan sent qu'il sera soutenu dans la durée et qu'il s'engage dans un projet d'avenir bénéfique à toute la société. Et c'est bien là que le bât blesse. Les politiques agricoles – y compris le théorique plan Ambition bio 2017 récemment lancé – ne remplissent actuellement pas du tout ces conditions. Mais j'y reviendrai dans mon prochain billet.

     

     

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