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    La Journée de la Terre mettait cette année l'arbre à l'honneur. Voilà une occasion d'insister sur le rôle central que peut, et que doit, jouer l'arbre dans l'agriculture de demain.

     

    Maraîchage entremêlé d'arbres (sud Massif Central) - Photo J. Caplat

     

    Un malentendu européen

     

    Alors que les arbres sont intimement intriqués avec l'agriculture traditionnelle africaine, sud-américaine et asiatique, ils ont longtemps été vus par les agriculteurs européens comme des adversaires. Cet aveuglement et ce contresens sont peut-être des conséquences de la logique des défrichages des 1.000 dernières années, où l'agriculture se concevait comme une victoire sur la forêt. Ils relèvent plus sûrement et de toute façon d'une logique réductionniste, consistant à « réduire » l'agriculture à des modèles simplistes oubliant les interrelations entre les éléments du système.

     

    En effet, à première vue, les arbres font baisser les rendements : ceux-ci sont plus faibles en dessous des branches, tout les agriculteurs le constatent. En revanche, ils n'ont longtemps pas disposé des outils scientifiques pour constater que les rendements sont plus importants au milieu d'une parcelle cernée d'arbres qu'au milieu d'un espace dénudé, ce qui est « perdu » sous l'arbre étant regagné plus loin. Si l'on élargit le regard en intégrant la temporalité, le bénéfice des arbres est encore supérieur puisqu'ils enrichissent les sols à long terme, année après année. Enfin, il ne faut pas oublier que l'arbre lui-même produit de la biomasse utilisable pour l'agriculture (branches servant de fourrage d'appoint), le chauffage, l'alimentation humaine (châtaignes, noix, cerises, pommes, olives...) ou l'artisanat et l'industrie (bois d'œuvre).

     

     

    Stabiliser et enrichir les sols

     

    Quoi de plus fertile qu'un sol forestier ? Sans aucune intervention humaine, les forêts construisent des sols stables, riches en matière organique et extrêmement bien structurés. Outre la fertilité durable procurée par la matière organique (débris de feuilles, de brindilles et de végétaux herbacés qui s'incorporent progressivement au sol), les sols forestiers possèdent une structure exceptionnelle, c'est-à-dire qu'ils sont à la fois aérés et souples, ce qui permet la circulation de l'air et de l'eau, et d'une stabilité incomparable (ils ne se délitent pas sous la pluie, ils maintiennent une cohérence même lorsqu'ils sont soumis à des outils mécaniques ou des incidents climatiques). Cet équilibre fécond entre souplesse et solidité hors norme s'explique par plusieurs caractéristiques des arbres.

     

    En protégeant la terre des pluies violentes et des vents, les forêts évitent son érosion et son compactage. Par le bris régulier et épars de brindilles et par la chute saisonnière des feuilles, les forêts apportent au sol une matière organique riche et particulièrement facile à incorporer aux argiles. Par des systèmes racinaires complexes, profonds et denses, les arbres émiettent la roche, aèrent la terre, et évitent la constitution de mottes compactes ou de glacis limoneux. Enfin, les racines denses et profondes permettent littéralement d'irriguer le sol, c'est-à-dire de faciliter l'infiltration des eaux de pluie, ce qui leur évite de stagner ou de ruisseler, et ce qui permet leur stockage dans la matière organique des sols et leur réutilisation en saison sèche.

     

    L'arbre agit donc sur le sol par dessus et par dessous. Par dessus, il l'enrichit et le protège. Par dessous, il l'émiette, le structure, l'aère et l'irrigue. Une vraie merveille agronomique.

     

     

    Un support de biodiversité

     

    J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer dans d'autres billets l'importance de renouer un lien fertile entre agriculture et environnement. Il est urgent, et vital, que les agriculteurs cessent de considérer le milieu naturel et les organismes sauvages comme des adversaires qu'il faudrait contrôler voire éliminer. L'agriculture n'a de sens que lorsqu'elle est inscrite dans son environnement, c'est-à-dire lorsqu'elle s'appuie sur lui au lieu de le combattre. Il ne s'agit pas de lutter contre le milieu naturel, mais de savoir en émerger de façon positive et dynamique.

     

    Dans cette perspective, l'arbre devient incontournable. Je devrais plutôt écrire « les arbres », car une diversité d'essences est hautement souhaitable : il ne faut pas reproduire à l'échelle des arbres l'erreur d'uniformité qui caractérise nos cultures agricoles. Les arbres représentent des milieux de vie et des abris pour toute une flore et une faune exceptionnelle – bien au-delà des insectes et oiseaux auxquels nous pouvons spontanément songer.

     

    En particulier, les arbres jouent un rôle précieux de régulateur agricole. En abritant des insectes prédateurs de certains parasites, en hébergeant des oiseaux, des chauves-souris et des batraciens, les haies et les arbres isolés permettent de limiter les attaques contre les cultures et d'en améliorer les rendements. Dans les fermes céréalières, par exemple, la présence de haies conduit à limiter les dégâts des limaces et à éviter que ces dernières ne détruisent une partie des jeunes pousses. Elles abritent en effet des carabes (sortes de scarabées), dont aussi bien les larves que les adultes se nourrissent de limaces. Même la présence de lierre peut être positive, car ce végétal sert de refuge hivernal pour les coccinelles, qui se nourriront ensuite des pucerons en les régulant.

     

    À l'heure où certains ministres ou chercheurs exaltent le biocontrôle, c'est-à-dire le remplacement d'une partie des pesticides chimiques par l'achat régulier d'insectes prédateurs d'autres insectes (ce que l'on appelle les auxiliaires des cultures), il convient de rappeler que la véritable agroécologie ne consiste pas à acheter chaque année des insectes exogènes – mais à permettre leur vie permanente et leur reproduction sur la ferme, dans le cadre d'un écosystème cohérent ! Pourquoi acheter sans cesse des coccinelles ou des carabes, alors qu'il suffit de maintenir des haies pour qu'ils s'installent durablement sur place ?

     

    Il ne faut pas oublier enfin que les arbres sont extrêmement utiles aux animaux... domestiques. La santé (et la productivité) d'un troupeau disposant d'ombre en été et d'abris contre le vent sont nettement meilleures que celles d'un troupeau laissé dans un pré nu.

     

    Pré-verger - Photo P. Van Lerberghe / Association française d'agroforesterie

     

    Un générateur de mycorhizes

     

    Un sol vivant abrite de nombreux micro-champignons (jusqu'à 60 % de sa biomasse). Or, les champignons ne pratiquent pas la photosynthèse et doivent s'associer à une autre forme de vie pour en récupérer de la matière organique et notamment des sucres. La forme la plus fascinante d'association est la mycorhize, symbiose entre les mycéliums des micro-champignons et les racines (rhizomes) des plantes et des arbres. La mycorhize permet de mettre en commun les éléments minéraux et l'eau absorbée par les différents organismes qui s'y relient, les champignons jouant alors un rôle d'intermédiaires... rémunérés en nature.

     

    Ainsi, ce réseau permet non seulement de multiplier par 10 la surface racinaire brute et la puissance d'extraction de l'eau interstitielle, mais surtout de connecter et d'optimiser les facultés des différentes plantes : récupération des pluies légères par les plantes à enracinement superficiel, pompage des eaux profondes par les plantes à enracinement profond, absorption des éléments minéraux de la roche-mère par les arbres à enracinement profond, etc. Toutes ces ressources deviennent dès lors disponibles pour l’ensemble des végétaux connectés !

     

    Même si de nombreuses espèces végétales, y compris agricoles, peuvent développer une mycorhize, la présence d’arbres est un facteur crucial, à la fois parce qu'ils vont servir de réseau structurant autour duquel la mycorhize s’organise, et parce que leur enracinement profond va apporter des ressources hydriques et minérales précieuses à l’ensemble des plantes ainsi reliées. Sans arbres, une mycorhize ne met en commun que les ressources superficielles d'un sol ; avec des arbres bien choisis, elle apporte aux plantes des ressources profondes issues de la roche-mère ou des nappes phréatiques.

     

     

    Des associations à inventer

     

    Contrairement aux autres agricultures du monde, l'agriculture européenne dispose de peu de savoirs sur l'intégration des arbres. Bien sûr, il a existé des systèmes de prés-vergers où les animaux pâturaient sous des arbres fruitiers, mais ils restaient peu développés et peu étudiés par les agronomes et administrateurs. Bien sûr, la vigne traditionnelle méditerranéenne incluait des arbres (et des cultures !), mais elle a été remplacée depuis longtemps par des territoires uniformes de vigne pure.

     

    Des agriculteurs, le plus souvent en agriculture biologique, cherchent heureusement à retrouver et inventer des systèmes dits « agroforestiers ». Cela peut prendre la forme de prés-vergers, de plantations d'arbres dans des cultures céréalières, de reconstitution de haies plus diversifiées en diminuant la taille des parcelles, de permaculture, etc. Le choix des essences n'est pas toujours simple. Ainsi, des arbres au feuillage très épais peuvent être utiles en milieu méditerranéen où les pluies estivales sont rares et intenses, car leur feuillage amortit l'impact des orages (ce qui évite l'érosion) tout en permettant quand même à la pluie de pénétrer plus doucement jusqu'au sol... mais ils sont alors inadaptés à des climats plus tempérés avec des pluies estivales plus fréquentes et légères, car ils intercepteront les pluies fines en les empêchant de parvenir au sol. L'accès des cultures au soleil est un autre impératif dont la solution variera selon les régions. Différentes formes d'adaptation sont envisageables : au climat, à la composition de la terre, à la topographie, aux champignons du sol, etc. Toutes ces expérimentations prennent du temps compte-tenu de la durée de croissance d'un arbre ! C'est donc tout un champ de recherche qui est encore ouvert pour les agronomes et les paysans.

     

    Quoi qu'il en soit, les arbres sont un facteur primordial de la stabilité d'un milieu face aux aléas climatiques, de sa résilience. Les agricultures traditionnelles des milieux non-tempérés ont su intégrer cette évidence à leurs pratiques. La période de dérèglement climatique qui s'amorce nous impose désormais de faire de même.

     

    Sarrasin et noyers

     

     

    NB : Pour en savoir plus sur l'agroforesterie, les expériences paysannes sur le sujet, et les programmes de recherche et de développement : Association française d'agroforesterie

     

     

     

     






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