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    Les études sur la pollution de l'air conduisent à vilipender automobilistes et usines, mais la plupart des commentateurs oublient la responsabilité de l'agriculture. Pourtant, ce sont bien les activités agricoles qui produisent les précurseurs du nitrate d'ammonium, principale particule fine relevée lors des pics de pollution en région parisienne, dans le grand-ouest ou dans le nord de la France, et présente insidieusement en tant que pollution diffuse. Il est étrange que cette pollution directe et récurrente soit absente des débats aussi bien sur l'agriculture que sur la qualité de l'air.

     

    Épandage de lisier

     

    L'ammoniac, une pollution directe mais insidieuse

     

    À la sortie de l'hiver et durant le printemps, les éleveurs épandent massivement les lisiers issus des élevages de porcs et de vaches laitières. Ils se sont accumulés pendant l'hiver, et les premiers beaux jours sont l'occasion de vider les cuves et de fertiliser prairies et cultures. C'est également la période où les agriculteurs du Bassin parisien, de l'Artois-Picardie ou d'Aquitaine commencent à épandre de l'azote de synthèse (ammonitrate et urée) pour fertiliser leurs céréales.

     

    Or, le lisier et les engrais azotés de synthèse dégagent de grandes quantités d'ammoniac (NH3) lors des heures et des jours qui suivent leur épandage. Il faut insister sur le rôle des lisiers, qui sont les principaux contributeurs à cette pollution... qui s'ajoute à tous les dégâts environnementaux, sociaux et sanitaires de l'élevage hors-sol. Ce gaz est l'une des raisons de la « mauvaise odeur » des lisiers et fumiers frais.

     

    Au-delà du désagrément olfactif, l'ammoniac est un véritable problème de santé publique. Très corrosif et toxique, il irrite les voies respiratoires et l'ensemble des muqueuses (y compris les yeux), voire la peau. À forte concentration, son inhalation peut être mortelle ; même à faible concentration il est très nocif pour les asthmatiques et toutes les personnes souffrant de problèmes respiratoires. Le dégagement massif d'ammoniac par l'agriculture, concentré sur quelques périodes et couvrant de vastes territoires, constitue donc une pollution directe, insidieuse mais réellement dangereuse.

     

    Le nitrate d'ammonium, vedette parmi les particules fines

     

    Lors des épisodes de pollution de l'air, les discours sur les particules fines oublient le plus souvent de mentionner l'une des plus fréquentes, et surtout qui se retrouve dans de très grandes concentrations lors des pics les plus significatifs. Il s'agit du nitrate d'ammonium (ou plus exactement des nitrates d'ammonium, puisqu'il existe plusieurs formes).

     

    Cette particule est issue de la recombinaison d'oxydes d'azote et d'ammoniac. Bien sûr, les oxydes d'azote sont pour l'essentiel issus des voitures automobiles. Ce sont les engins motorisés (voitures, camions, motos...) qui produisent, lors de la combustion du carburant, du NO et du NO2.

     

    Mais nous venons de voir que l'ammoniac est directement issu de l'agriculture. Sans les épandages massifs de lisiers au début du printemps, il n'y aurait pas de nitrates d'ammonium... et donc pas de pics de pollution ! Plus exactement, c'est la conjonction entre le trafic routier (oxydes d'azote) et les épandages d'engrais azotés solubles (ammoniac) qui conduit à la formation, par recombinaison, des nitrates d'ammonium.

     

    Il est donc possible de réduire cette pollution en diminuant la vitesse des voitures ou en limitant le nombre de véhicules en circulation (circulation alternée) : ce sont les seules mesures d'urgence qui peuvent agir immédiatement. Mais il est également possible de réduire cette pollution de l'air en changeant d'agriculture. La suppression des engrais azotés de synthèse est parfaitement possible, comme les agriculteurs biologiques en font la preuve par milliers ; leur remplacement par des pratiques à long terme de restauration de la fertilité organique des sols est bénéfique pour l'eau, la vie du sol... et l'air. La forte réduction, sinon la suppression, de l'épandage de lisiers bruts est également possible, et irait de pair avec une évolution hautement souhaitable de l'élevage français vers des élevages en plein-air dans de petits ateliers cohérents avec les écosystèmes et respectant les animaux. Si certains animaux produisent inévitablement des déjections majoritairement liquides, il est tout-à-fait possible de mélanger les lisiers avec des ligneux (pailles, copeaux...) pour les composter avant tout épandage, même si cela demande bien sûr des aménagements qui devront être facilités et soutenus. L'évolution des élevages bovins laitiers vers des systèmes herbagers de façon à réduire voire supprimer le lisier de bovins peut prendre un peu de temps et impliquera de diminuer le nombre de vaches, mais c'est justement une nécessité pour retrouver une cohérence agronomique et éthologique.

     

    Les oxydes d'azote ne proviennent pas que des automobiles

     

    La responsabilité de l'agriculture dans la pollution de l'air par les nitrates d'ammonium peut même être encore plus importante. Lorsqu'ils sont chauds, les sols agricoles sur-fertilisés émettent eux-mêmes des oxydes d'azote. En effet, la forte présence d'engrais azotés solubles dans les sols favorise certains microorganismes dont l'activité conduit à la production de NO. Cette situation se produit en fin de printemps et en été.

     

    Ainsi, au printemps les nitrates d'ammonium proviennent à parité de l'agriculture et des automobiles, et il est possible d'agir sur l'une de ces deux sources puisque c'est leur combinaison qui génère le pic de pollution. Mais en été, il peut arriver que l'agriculture seule parvienne à provoquer une forte pollution par les particules fines, en fournissant à la fois les oxydes d'azote et l'ammoniac. Les masses d'air se déplacent ensuite et s'accumulent dans les cuvettes, où se trouvent nombre de grandes agglomérations. C'est dire si la fertilisation des champs et des prés par de l'azote soluble (lisiers et engrais de synthèse) est une catastrophe sanitaire – plus importante encore que ce que la seule focalisation sur l'eau pouvait laisser croire.

     

    Incidemment, l'azote soluble dégage également de grandes quantités de protoxyde d'azote (N2O), dont la contribution à l'effet de serre est 298 fois supérieure à celle du CO2. Son usage est donc quadruplement scandaleux (eau, air, sol, climat).

     

    Les brûlis, aberration écologique et agronomique

     

    Une autre source très importante de particules fines relève des activités agricoles : celle des fumées de brûlis. Bien sûr, les anciennes « traditions » de brûlis des résidus de cultures ont pratiquement disparu, puisqu'elles sont depuis longtemps illégales. Mais une pratique connexe à l'agriculture conduit à produire d'importantes fumées au hiver et au printemps, celle du nettoyage des haies.

     

    Les haies sont éminemment utiles à l'agriculture (contrairement à ce que plusieurs générations d'agronomes ont laissé croire). Elles doivent toutefois être entretenues. Pour cela, certains arbres sont coupés, et approvisionnent les filières de bois de chauffage. D'autres sont simplement élagués. Mais les branches issues de l'élagage ou des restes des arbres abattus sont encombrantes. Le plus simple, pour beaucoup d'agriculteurs ou d'entrepreneurs ruraux, est de les brûler. C'est ainsi que, dans les régions de bocage, l'air hivernal et printanier est régulièrement saturé de fumées. Elles ne proviennent pas (ou très peu) des cheminées de maisons, dont la présence est parfaitement légitime tant que la densité des chauffages au bois reste raisonnable, mais essentiellement de ces brûlis de débris d'entretien des haies.

     

    Brûlage de débris végétaux - Photo Casa-Infos

     

    Est-il utile de préciser que ces fumées sont saturées en particules fines (y compris des dioxines), et nocives pour les voies respiratoires, notamment chez les asthmatiques ?

     

    Pourtant, la règlementation interdit en théorie ces brûlis calamiteux (avec dérogations toutefois), d'autant qu'il s'agit d'un gâchis agronomique terrible. Quelle aberration de transformer ces matières ligneuses en fumée et en cendres ! Même si les cendres représentent un engrais soluble immédiat, leur effet est désastreux pour les équilibres biologiques des sols. Quant aux fumées, c'est une perte nette, outre une pollution parfois considérable et scandaleuse.

     

    Ces déchets d'élagage représentent pourtant une richesse potentielle inouïe. Au lieu de les brûler, il convient de les broyer pour en faire soit des plaquettes compressées, soit des copeaux d'un immense intérêt agronomique. Ces matières ligneuses broyées peuvent en effet fournir du « bois raméal fragmenté », aubaine des jardiniers et maraîchers mais également d'un usage précieux pour la restauration à long terme de la fertilité des sols, notamment en favorisant la constitution de mycorhize. Il serait d'utilité publique d'aider des groupes d'agriculteurs à s'équiper de tels broyeurs.

     

    Les pesticides de synthèse sont souvent volatils

     

    Je conclurai ce tour d'horizon par une autre pollution de l'air, moins spectaculaire que les particules fines mais tout aussi dramatique à long terme. Il faut savoir que la majorité des pesticides agricoles sont des molécules volatiles (gazeuses). Elles ne sont maintenues dans une forme utilisable par les agriculteurs que grâce à la présence d'autres molécules (les co-adjuvants) qui les retiennent sous forme généralement huileuse.

     

    Mais les diverses molécules qui stabilisent le pesticide se dissocient peu à peu dans les jours qui suivent son application sur les cultures. Il a été mesuré que 25 à 70 % d'un pesticide peut se volatiliser dans les 48 heures qui suivent son épandage. Il ne faut pas confondre ce phénomène avec le « nuage de traine » qui suit le pulvérisateur. Je parle ici d'un phénomène invisible et inodore, et plus tardif.

     

    Pulvérisation de pesticides sur une vigne - Photo rue89-Superstock-Sipa

     

    Par conséquent, les pesticides, dont les dangers sanitaires ne peuvent plus décemment être discutés, se retrouvent également massivement présents dans l'air, où ils se recombinent d'ailleurs parfois eux aussi sous forme de particules fines ! Comment s'étonner que l'INRA (institut national de la recherche agronomique) ait mesuré dans des brouillards bretons des taux de pesticides supérieurs de 140 fois aux doses maximales autorisées pour l'eau potable ?

     

     

    Ce panorama des responsabilités agricoles dans la pollution de l'air, et singulièrement dans les pics de pollution urbains, pourrait démoraliser. Toutefois, ces pollutions n'ont rien d'inéluctables, même si beaucoup d'agriculteurs le croient sincèrement sous la pression de l'agro-industrie et du conseil agricole, dont ils sont souvent avant tout des victimes. D'autres pratiques, respectueuses à la fois de l'agronomie, des animaux et de l'environnement, permettent parfaitement d'y mettre fin. Rien n'impose d'utiliser des pesticides de synthèse. Rien n'impose d'élever les animaux dans des conditions aberrantes et tortionnaires produisant des tonnes de lisier. Rien n'impose d'apporter aux sols des engrais azotés de synthèse. Si vous voulez mieux respirer, exigez une autre agriculture.

     

     






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