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    Alors que les semences sont au cœur de toute agriculture (elles constituent, avec l'eau et la terre, l'une des trois conditions premières pour engager une culture), elles sont souvent négligées dans les politiques publiques, et laissées aux mains de logiques commerciales hélas bien éloignées du bien commun.

     

    Même certaines initiatives apparemment vertueuses, comme celle de l'association Avaaz qui avait lancé [Edit : en 2014] une grande levée de fonds pour créer une « banque de semences » mondiale accessible par internet, peuvent être extrêmement perverses et très éloignées d'une agriculture réellement autonome et écologique. Comprendre le danger de ce type de projet nécessite au préalable quelques bases agronomiques en matière de semences.

     

    Une plante co-évolue avec son milieu et les humains

     

    La plupart des agriculteurs et des agronomes utilisent indifféremment le terme de graine ou de semence. C'est pourtant là l'héritage d'une vision réductionniste de l'agriculture, celle-là même qui nous conduit dans une impasse. Non, une graine ne produira pas « mécaniquement » la plante souhaitée.

     

    Dans l'approche systémique que j'ai esquissée dans mes précédents billets et qui est au cœur de l'agriculture biologique (ou agroécologie paysanne), une plante agricole est nécessairement et impérativement en co-évolution. Elle est profondément reliée à un écosystème et à des humains. Toute modification sociale va modifier l'évolution d'une plante, puisque cette dernière va devoir s'adapter à la conduite technique, aux exigences artisanales ou industrielles de sa transformation, aux goûts des consommateurs, etc. Toute évolution climatique ou perturbation de l'écosystème va modifier les interactions de la plante avec son environnement, donc sa croissance, ses mécanismes de résistance, sa composition minérale, etc.

     

    Cette interaction est illustrée de façon inattendue par les modifications sociales au Bangladesh. Dans ce pays, ce sont traditionnellement les femmes qui choisissent les épis ou les fruits à conserver pour faire des semences, ce sont les femmes seules qui peuvent pénétrer dans les seed-houses où les semences sont conservées, ce sont les femmes qui décident quelles graines semer telle année dans telle parcelle. Cela constitue de toute évidence une dimension essentielle à leur statut social, qui rééquilibre d'autres faits sociaux valorisant les hommes. Or, la généralisation des semences industrielles dans le cadre de la mal nommée « révolution verte » a bouleversé cet équilibre. En effet, lorsque les semences doivent être achetées tous les ans, qui s'en charge ? Bien évidemment les hommes, puisque ce sont eux qui gèrent l'argent. En un geste, c'est tout un pan du statut social féminin qui s'est retrouvé effacé. Le choix de semences standardisées achetées tous les ans a des conséquences considérables (et très négatives) sur le statut des femmes au Bangladesh.

     

    Femme bangladeshi dans une seed-house - Photo J. Caplat

     

    Cette co-évolution est un élément fondamental et majeur. Elle permet de comprendre pourquoi une semence, c'est-à-dire la transmission temporelle d'une plante, ne peut absolument pas se réduire à la simple graine. Une semence, c'est une graine + des savoirs techniques + un environnement. Oublier l'un ou l'autre, c'est brader l'intelligence, c'est pratiquer une agronomie au rabais.

     

    Une semence n'est pas figée

     

    Bien sûr, une plante peut s'adapter à de nouveaux environnements. Il n'est pas question de figer une semence dans un environnement limité. Mais toute transmission d'une graine dans un nouvel écosystème ne peut pas être présenté comme la translation d'une semence. Pour que « semence » il y ait, il faut accepter que cette graine soit semée dans ce nouvel environnement, donne une nouvelle plante, qui produise des graines, elles-mêmes semées au même endroit, et ainsi de suite pendant 2, 3, voire 10 générations. Ensuite seulement, la plante d'origine sera acclimatée, réadaptée au nouvel environnement. Pour qu'il y ait véritablement transport de la semence dans un nouvel environnement, il faut compter plusieurs années. Le déplacement de la graine ne suffit pas.

     

    Le cas des savoirs techniques est plus évident et élémentaire à comprendre. Transmettre une graine sans indiquer la conduite technique qui y est liée, ce n'est certainement pas transmettre une semence. Sans les savoirs paysans correspondant à la variété spécifique concernée, une graine n'est qu'une ébauche, qu'une page blanche. Ici encore, le temps peut permettre de retrouver, de réinventer des savoirs... mais il est bien plus sérieux et efficace de les transmettre en même temps que la graine.

     

    Ni patrimonialisme, ni chauvinisme

     

    L'agriculture biologique se tourne souvent vers les semences anciennes. Ce choix n'est pas motivé par une sacralisation de « l'ancien », ni par une illusion qu'une variété « d'ici » serait forcément meilleure qu'une variété d'ailleurs. C'est simplement une nécessité agronomique. Les semences anciennes sont un réservoir de biodiversité et d'adaptabilité. Contrairement aux semences standardisées, les semences anciennes offrent une grande variabilité génétique... et peuvent encore évoluer et s'adapter. Les variétés végétales doivent non seulement être adaptées au milieu de culture, mais aussi et surtout adaptables et évolutives. Elles s'ajustent en permanence, génération après génération, au milieu naturel qui évolue lui-même en permanence. C'est la raison pour laquelle il est incohérent et absurde de créer des « banques de graines », qui conservent dans des frigo des graines (et non pas des semences !) figées dans un état passé et hors-sol. Des études du CNRS (publication en cours) montrent qu'après un simple délai de 20 ans, des graines remises en cultures sont déjà devenues inadaptées à leur ancien milieu, tant celui-ci a évolué entretemps.

     

    L'échange des graines « libre et non-régulé » est une aberration

     

    Les paysans, en France et ailleurs dans le monde, revendiquent le droit d'échanger librement des semences. Cette revendication est fondamentale et cruciale. Les règlementations actuelles entravent cette liberté, voire la nient entièrement, et obligent les paysans à employer des semences standardisées, sélectionnées depuis 70 ans (voire plus) de façon réductionniste sans tenir compte des milieux naturels, adaptées exclusivement à une agriculture chimique et industrielle.

     

    Mais le droit d'échanger librement des semences ne peut pas être réduit, par schématisme, au droit d'échanger des graines sans aucune régulation. Cette confusion est gravissime.

     

    D'abord, tout échange commercial (avec contrepartie financière) doit donner lieu à des garanties. Qu'un sachet de graines soit vendu par une entreprise multinationale, un semencier artisanal ou une association, la moindre des choses est qu'il contienne bien l'espèce et la variété indiquée, et que les graines aient un taux de germination correct. Refuser d'apporter cette garantie dans le cadre d'un échange marchand, c'est revendiquer l'ultralibéralisme, c'est demander à l'acheteur d'assumer tous les risques, c'est indigne et hypocrite. Pire encore : l'absence de régulation signifie l'impossibilité de toute interdiction des OGM, avec les conséquences qui peuvent en découler ! Un échange gratuit de gré à gré peut se passer de toute régulation formelle, car la régulation est alors assurée par le contact social ; un échange marchand (surtout à grande distance) doit faire l'objet de régulations collectives élémentaires.

     

    Ensuite et surtout, une graine n'est pas une semence. Transmettre (même gratuitement) une graine sans transmettre dans le même temps le savoir technique qui y est lié est une négation des paysans (ou des jardiniers) et de la réalité de l'agriculture. Transmettre une graine en faisant croire qu'elle produira forcément la même plante dans un milieu naturel différent de celui de sa sélection est une imposture : les acquéreurs doivent être prévenus que l'adaptation à un nouvel environnement agro-climatique peut prendre plusieurs générations !

     

    Seuls des échanges de proximité et « de paysan à paysan » peuvent assurer une bonne transmission des savoirs liés à la graine... et donc une véritable circulation d'une semence, au sens complet et vivant du terme. Cela n'interdit bien sûr pas un commerce de graines, mais il doit être régulé et humble. De nombreux semenciers artisanaux (notamment spécialisés en agriculture biologique et biodynamique) sont d'ailleurs parfaitement conscients de cet aspect et conçoivent leur activité en articulation avec la sélection paysanne. Aucune démarche n'est exclusive, tant qu'il n'y a pas de malentendu sur les limites ou les partis-pris de chacune.

     

     


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    Alors que la « loi d'avenir pour l'agriculture, l'alimentation et la forêt » (LAAAF) met continuellement en avant la notion d'agroécologie, il est important de nous pencher sur cette dernière.

     

    Ce terme fait actuellement l'objet d'un engouement singulier, puisqu'il est à la fois mis en avant par les institutions agricoles et par des pionniers d'une agriculture alternative. Derrière cet apparent unanimisme se cache une profonde divergence... et une ambiguïté dangereuse aussi bien pour la compréhension des acteurs que pour la cohérence des politiques publiques.

     

    Agroécologie ou agriculture biologique ?

     

    Les lecteurs de mes livres (ou de ce blog) ont peut-être du mal à établir une distinction entre l'agriculture biologique telle que ses fondateurs l'ont conçue, et l'agroécologie telle qu'elle est préconisée par Nature & Progrès, Pierre Rabhi ou Olivier De Schutter. C'est parfaitement normal, puisqu'il s'agit exactement de la même chose.

     

    Les fondateurs de l'agriculture biologique (notamment Ehrenfried Pfeiffer, auteur en 1938 de Fécondité de la terre ; et Sir Albert Howard, auteur en 1940 de Testament agricole et fondateur de la pédologie moderne) visaient à appliquer à l'agriculture la « révolution systémique » qui a traversé les sciences occidentales dans la première moitié du XXe siècle. Jusqu'à Steiner, Pfeiffer, Howard et Müller, l'agriculture européenne se caractérisait depuis le néolithique par une approche réductionniste (à chaque problème, une solution simple et mécanique) et la pratique de cultures pures (une seule espèce végétale par parcelle). Leur apport, qui était véritablement révolutionnaire et moderne, a consisté à concevoir l'agriculture comme un « organisme » complexe, mettant en relation l'écosystème (sol, haies, arbres, talus, points d'eau...), l'agrosystème (plantes cultivées et animaux domestiques) et les humains (force de travail, savoir-faire, savoirs élaborés, besoins, envies). Dans cette approche, le point essentiel est de considérer les relations entre les éléments du système tout autant (sinon plus) que les éléments eux-mêmes.

     

     

    C'est ici la véritable définition originelle de l'agriculture biologique, celle qui est reprise par la fédération internationale de l'agriculture bio (IFOAM) et qui est mise en pratique par les paysans biologiques (avec parfois des compromis imposés par un contexte politique et économique défavorable). La suppression des produits chimiques de synthèse n'est absolument pas la définition ni le but de la bio, il ne s'agit que d'un moyen pour construire un organisme agricole systémique, performant et pérenne.

     

    Or, c'est précisément pour revenir à ces fondements originels de la bio qu'une partie des adhérents de Nature & Progrès ont choisi au début des années 2000 de parler d'agroécologie. C'est également pour appuyer la dimension sociale de la bio (fondamentale pour Pfeiffer ou Müller) que Pierre Rabhi avait décidé dès les années 1980 d'utiliser ce terme : son livre de chevet était d'ailleurs Fécondité de la terre.

     

    Lorsque Nature & Progrès, Pierre Rabhi, Olivier De Schutter et quelques associations parlent d'agroécologie (ou désormais d'agroécologie paysanne), ils entendent bien la constitution de l'organisme agricole systémique voulu par les fondateurs de l'agriculture biologique... et ébauché par l'immense majorité des paysans biologiques en France et à travers le monde.

     

    Un exemple essentiel permet d'illustrer ce que signifie cette démarche. Dans une approche systémique, aucune plante ne peut être sélectionnée dans des conditions artificielles comme c'est le cas actuellement en agriculture conventionnelle. Une plante doit impérativement co-évoluer avec son écosystème et les humains : tout changement technique modifie les choix de sélection, toute modification sociale entraîne une évolution technique, tout changement environnemental influe sur les techniques et les plantes, etc. L'agroécologie au sens de l'agriculture biologique implique forcément de privilégier des semences paysannes, c'est-à-dire adaptées au milieu, évolutives et adaptables. La centralisation de la recherche est un contresens total et intenable.

     

    Un ensemble de pratiques agronomiques ?

     

    Parallèlement, quelques scientifiques avaient très temporairement parlé d'agro-écologie dans les années 1930 pour désigner un retour de l'agronomie vers le B-A-BA de l'écologie scientifique. Il s'agissait simplement d'aborder l'agronomie comme elle aurait toujours dû l'être, c'est-à-dire comme une science du vivant et non pas de l'inerte. Ce terme a rapidement été abandonné, avant d'être repris dans les années 1980 par le chilien Miguel Altieri (qui travaille aux États-Unis) dans une démarche parfois inspiré de l'agriculture biologique (ses premiers livres paraphrasent Pfeiffer, mais sans toujours aller jusqu'au bout de la démarche). Il a enfin été ressuscité au milieu des années 2000 par l'INRA (institut national de la recherche agronomique), l'agro-industrie et certains hommes politiques français et européens.

     

    Dans cette acception, l'agro-écologie n'est absolument pas une démarche holistique mettant en relation humains, écosystème et agrosystème, mais uniquement une approche agrosystémique intellectuelle. D'une part, il n'est pas anodin de constater que, jusqu'à ce qu'elle soit imposée d'en haut aux paysans par quelques organismes agricoles et par le ministre de l'agriculture, elle n'a jamais fait l'objet d'une dynamique paysanne de terrain (contrairement à l'agriculture biologique !). Cette agroécologie-là est une construction de chercheurs, qui tentent de convaincre des paysans de mettre en œuvre les pratiques jugées souhaitables par les « savants ». D'autre part, ces pratiques ont beau s'appuyer sur la prise en compte des mécanismes écologiques, elles se juxtaposent sans se relier clairement... et sans être reliées à la nature environnante ni aux dimensions sociales et économiques. Elle fait par exemple appel à la lutte biologique par l'achat d'insectes auxiliaires (prédateurs des insectes néfastes aux cultures), mais ne construit pas un agroécosystème permettant à ces auxiliaires d'exister directement autour de la ferme.

     

    De façon très significative, l'agroécologie de l'INRA ou du ministre de l'agriculture (Stéphane Le Foll) ne remet aucunement en question la sélection standardisée et artificielle des plantes. Elle se contente de préconiser un ensemble de pratiques qui ne permet aucune « mise en système », aucune co-évolution, aucune remise à plat des fondements de l'agriculture conventionnelle.

     

    Une transition ?

     

    De nombreux acteurs agricoles me rétorquent que l'agroécologie au rabais défendue dans la « loi d'avenir sur l'agriculture, l'alimentation et la forêt » (LAAAF) peut servir de transition vers l'agriculture biologique (et donc vers l'agroécologie au sens systémique). Cela serait vrai si la LAAAF affichait clairement cette démarche et défendait l'ensemble des étapes de la transition. Oui, une transition réussie doit à la fois soutenir fortement le développement et la reconnaissance de l'agriculture biologique ET mettre en place des étapes techniques accessibles pour les agriculteurs conventionnels actuels. Dans cette démarche, une somme de techniques agrosystémiques est bénéfique et utile. C'est une étape aussi intéressante que l'élevage à l'herbe, la suppression de la chimie de synthèse, etc.

     

    Le problème, voire le drame, des dispositions prévues actuellement dans la LAAAF et dans l'application française de la Politique Agricole Commune, c'est qu'elles se focalisent sur l'étape transitoire (l'agroécologie façon INRA, ensemble de techniques juxtaposées) et qu'elles négligent totalement l'objectif à moyen terme (l'agriculture biologique, ou agroécologie façon Rabhi et Nature & Progrès). Un récent rapport ministériel, titré explicitement « L'agroécologie comme nouvel horizon », confirme cette dérive inquiétante, en transformant abusivement une étape en « horizon ». En parallèle, les moyens minimes alloués à l'agriculture biologique, et leur gestion par les régions qui conduit à revoir tous les objectifs à la baisse, mettent actuellement en danger son développement. Je pourrais encore citer les entraves croissantes à la sélection paysanne, qui confirment qu'il ne s'agit pas de définir une approche systémique mais uniquement d'aménager à la marge un modèle conventionnel maintenu.

     

    En fragilisant le socle du changement (l'agriculture biologique) et ses acteurs, cette stratégie est non seulement insultante à l'égard de ceux qui ont inventé toutes ces pratiques (les paysans bio), mais elle porte surtout en germe son échec. Celui qui prétend vouloir aller sur la Lune en ne visant que le sommet d'une montagne ne sortira jamais de l'atmosphère terrestre, mais il risque en outre une chute meurtrière.

     

    Pour que l'agroécologie dans sa nouvelle définition limitée puisse servir de réel moteur pour un changement agricole, elle doit impérativement être affichée comme une étape, un facteur de transition, et être articulée avec la valorisation résolue de l'objectif ultime de la transition, l'agriculture biologique telle que l'ont définie ses fondateurs. Toute autre approche est au mieux inefficace, au pire hypocrite.

     

     






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