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    Dans les discussions autour du changement d'agriculture et des pratiques de consommation, j'entends souvent une question supposant un choix nécessaire entre produits issus de l'agriculture biologique et produits locaux. Pourtant, une grande partie des arguments en faveur des produits locaux sont fallacieux ou erronés... et l'important est bien entendu de cumuler agriculture biologique et production locale.

     

    C'est justement pour rapprocher ces deux démarches et cesser de les opposer que la FNAB (fédération nationale d'agriculture biologique) et ses groupements régionaux, en partenariat avec la Fête de la gastronomie et à l'initiative de Corabio, proposent du 20 au 28 septembre l'opération Bio et local, c'est l'idéal !

     

    Pour en savoir plus : http://bioetlocalcestlideal.org

     

     

     

    Le local contre l'effet de serre ?

     

    En première approximation, il est tentant de supposer qu'un produit local contribuera moins à l'effet de serre qu'un produit venu de plusieurs centaines de kilomètres. C'est ce qui fait dire à de nombreux consommateurs, mais aussi hélas à de nombreux décideurs très mal informés, qu'il vaudrait mieux consommer un aliment conventionnel local qu'un aliment biologique venu de l'étranger.

     

    Cette estimation intuitive est pourtant totalement fausse. Le transport des produits agricoles bruts ne représente qu'une très faible partie des contributions de l'agriculture à l'effet de serre. Dans l'agriculture européenne actuelle, l'un des postes les plus contributeurs est l'engrais azoté !

     

    Lorsqu'un agriculteur épand 100 kg d'azote chimique sur 1 hectare (ce qui est la fourchette basse en agriculture conventionnelle, puisque certains vont jusqu'à 200 voire 400 kg par hectare), il contribue autant à l'effet de serre qu'une voiture moyenne parcourant 10.000 km. Vous avez bien lu : une fertilisation azotée chimique considérée actuellement comme modérée contribue autant à l'effet de serre sur un seul petit hectare qu'un parcours de 10.000 km en voiture. Il vous reste à multiplier par le nombre d'hectares de vos voisins agriculteurs conventionnels...

     

    Dans ces conditions, il est souvent bien plus favorable à l'effet de serre de consommer un aliment biologique venant de 500 km qu'un aliment conventionnel produit chez votre voisin.

     

    Et je ne prends pas ici en compte toutes les autres pollutions (de l'eau, de l'air), qui rendent le produit biologique considérablement préférable au produit conventionnel, quelle que soit la distance de son transport. La prétendue justification écologique à la consommation de produit locaux ne tient absolument pas s'il s'agit de produits conventionnels opposés aux produits biologiques lointains. Dans le match « bio lointain » contre « conventionnel local », le local perd par K.O. s'il est produit en conventionnel.

     

    bio local > bio importé > conventionnel local > conventionnel importé

     

    Reste une évidence : il est toujours préférable de supprimer à la fois la contribution des engrais chimiques et celle des transports. Un produit bio local polluera bien sûr moins qu'un produit bio importé de loin (même si ce dernier polluera bien moins qu'un produit conventionnel local).

     

    Une agriculture s'inscrit dans un territoire

     

    La relation entre une agriculture et son territoire ne se réduit pas à des flux (ressources, pollutions éventuelles, produits alimentaires). J'aime parler de l'agri–culture. Fondamentalement et historiquement, une agriculture est la façon dont une société s'inscrit dans un territoire. Elle est autant culturelle ou sociale que technique.

     

    Par conséquent, il n'est pas neutre pour un citoyen de consommer des produits cultivés et élevés à proximité ou à longue distance. En privilégiant des produits locaux, je me relie à mon territoire de vie, j'entretiens une activité économique, je m'inscris dans une continuité sociale et je contribue à cette continuité sociale.

     

    Ici encore, ce constat ne suffit pas. Je peux me relier à mon territoire en coupant ses arbres et en détruisant son sol... ou au contraire en préservant son écosystème. Je peux m'inscrire dans une continuité sociale en enrichissant un agriculteur industriel et en saccageant l'emploi... ou au contraire en contribuant à installer des paysans en plus grand nombre et en valorisant les activités de transformation et de distribution. Ici encore, manger local n'est pas une vertu en soi.

     

    S'inscrire dans son territoire, c'est s'interroger sur les relations entre l'activité agricole et le milieu vivant, entre l'activité agricole et le reste de la société, entre l'activité agricole et la dynamique économique. La consommation de proximité n'a de sens que si elle encourage le maintien de la valeur ajoutée sur le territoire, que si elle soutient des fermes qui aménagent l'espace sans le détruire, que si elle permet la rentabilité de fermes à taille humaine. Sinon, à quoi bon invoquer la « proximité » comme un mantra abstrait ?

     

    Sous l'angle de la relation au territoire et de la solidarité socio-économique, il est pertinent de privilégier des producteurs locaux, en circuits courts ou engagés dans des démarches d'économie solidaire. Pour autant, même sous le seul angle socio-territorial, l'aspect environnemental ne peut pas être négligé, et une production biologique restera éminemment préférable.

     

    Un objectif sans dogmatisme, une exigence continue

     

    Il va de soi que le café, le cacao et bien des épices ou fruits ne peuvent pas être cultivés en France. Il n'y a rien de choquant à ce qu'existe un commerce à longue distance de produits alimentaires. Ce commerce a toujours existé : il est attesté non seulement dans l'Antiquité, mais même à l'époque préhistorique ! L'exigence et les critères qui conduisent à préférer des produits locaux doivent toutefois être appliqués également aux produits importés. En particulier, le mode de production doit être non seulement biologique mais également équitable (permettre aux populations de se nourrir elles-mêmes en parallèle, et de dégager un revenu décent par les produits exportés), le mode de transport doit être le moins polluant possible (le transport par avion doit être proscrit, comme c'est le cas pour tous les produits vendus en Biocoop).

     

    Mais la démarche essentielle est bien de toujours choisir un produit bio et local lorsqu'il existe. Cela inclut un principe de saisonnalité. Si je veux consommer des haricots verts en hiver, je choisirai des haricots locaux mis en conserve – et surtout pas des haricots venus de l'autre bout du monde avec un bilan énergétique déplorable et qui détruisent les productions vivrières des populations concernées. Quant aux tomates ou aux fraises, il n'y a aucun sens à les consommer en hiver (sauf ponctuellement sous forme de conserve ou de confiture).

     

    Une consommation responsable est d'abord biologique. Si elle veut mieux prendre en compte le territoire et encourager l'agriculture environnante, elle est également locale et de saison.

     

    Au cœur de la relation entre territoire, agriculture et société : les semences

     

    Une agriculture biologique ancrée dans un territoire vivant cherchera à privilégier des plantes qui co-évoluent avec leur environnement et leurs agriculteurs (il en est de même avec les animaux). Il est donc important de soutenir également les semences paysannes, c'est-à-dire adaptées aux milieux, adaptables et évolutives (cf. un précédent billet).

     

    Actuellement se déroule également la semaine des semences paysannes (20 au 28 septembre). C'est l'occasion d'aller rencontrer des paysans-sélectionneurs et de mieux comprendre les combats réglementaires et les débats techniques autour de la sélection végétale.

     

     

     

     

     


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    Comme je l'ai indiqué dans mon billet précédent, plusieurs facteurs obèrent le développement de l'agriculture biologique en France. En particulier, les agriculteurs méconnaissent la bio et expriment une crainte technique et une crainte économique à son égard, surmontées d'une crainte socio-psychologique inhérente au fait de changer partiellement ou fortement son réseau humain et professionnel et de devoir redéfinir sa vision du monde. Je ne reviendrai pas ici sur la crainte économique, qui est désormais largement erronée. Mais les deux autres méritent une attention spéciale.

     

    Lever la peur technique : la bio est une agriculture très performante

     

    J'évoquais précédemment l'importance d'enseigner les techniques biologiques aux agriculteurs intéressés par une conversion, et d'accompagner étroitement ceux qui s'engagent dans cette évolution. Il faut impérativement dépasser la paresse intellectuelle (et l'erreur agronomique) qui confond « bio » et « suppression de la chimie ». Supprimer les produits chimiques de synthèse sans rien changer aux autres déterminants de l'agriculture conventionnelle (cultures pures, variétés et races standard et sélectionnées depuis 70 ans pour un soutien chimique, non-prise en compte des écosystème...) ne définit pas une agriculture biologique mais une agriculture conventionnelle sans chimie. La connaissance systémique et sérieuse de la bio impose de l'avoir pratiquée. Seuls des paysans biologiques et des conseillers spécialisés formés auprès des paysans bio sont en mesure d'expliquer et d'enseigner cette approche holistique. Cela est non seulement nécessaire pour sécuriser correctement les agriculteurs en conversion, mais également impératif pour construire une agriculture biologique pérenne et performante. L'agriculture conventionnelle sans chimie est quant à elle techniquement fragile et agronomiquement non-durable.

     

    Journée technique chez un agriculteur biologique (F. Mercier) – Photo J. Caplat

     

    Au-delà, il est évident qu'un agriculteur sera réticent à s'engager dans un mode de production qui lui semble marginal et incapable de répondre aux défis alimentaires mondiaux. Le malentendu – voire le mensonge – qui prétend que la bio ne pourrait pas nourrir l'humanité est un frein considérable. Il est temps que les institutions, les enseignants et les chercheurs comprennent les fondements agronomiques de l'agriculture biologique... et ses résultats avérés et indiscutables à l'échelle mondiale. Il est inadmissible que ce discours prévale encore dans les institutions nationales et internationales, alors que toutes les études ayant mesuré les rendements réels (en situation et dans la durée) des fermes bio et conventionnelles dans les pays non-tempérés concluent à une meilleure performance de l'agriculture biologique. Montrer, expliquer, argumenter que l'agriculture biologique peut sans aucun problème nourrir plus de 12 milliards d'humains est une nécessité pour que les agriculteurs « ici et maintenant » commencent à la prendre au sérieux et à comprendre qu'elle représente l'avenir.

     

    La bio doit bénéficier de politiques publiques stables et déterminées

     

    Un agriculteur s'engagera difficilement dans une production dont le soutien par les pouvoirs publics et les acteurs économiques semble irrégulier et précaire. Lorsqu'un agriculteur s'interroge sur une éventuelle conversion vers l'agriculture biologique mais apprend que les aides de l'État à la bio sont en diminution, il abandonne le plus souvent son projet !

     

    L'attitude actuelle du ministre de l'agriculture et des présidents de la plupart des Conseils régionaux est irresponsable. Alors même qu'un plan Ambition bio 2017 est symboliquement lancé, l'État a décidé de ne pas prolonger une aide nationale aux agriculteurs certifiés bio et de laisser les Conseils régionaux en prendre la responsabilité. Compte-tenu des limites des finances régionales et de la pression extrêmement forte (voire violente, au sens propre du terme) que le syndicat agricole majoritaire français exerce sur les élus locaux, le résultat ne surprend personne : la quasi-totalité des régions ont choisi soit de ne plus soutenir leurs agriculteurs déjà certifiés en bio, soit de réserver ce soutien aux seules filières jugées stratégiques ou aux seuls territoires à fort enjeu environnemental (comme si les autres devaient être sacrifiés). Elles préfèrent ainsi utiliser leur budget régional issu du « deuxième pilier de la Politique Agricole Commune » pour poursuivre le soutien à l'agriculture industrielle : irrigation dans le Sud-Ouest, surmécanisation, etc.

     

    Ce défaussement de l'État vers les régions est une hypocrisie, qui annihile l'essentiel des effets d'annonce du plan Ambition bio 2017 (lequel était déjà de toute façon plus symbolique que véritablement porteur de moyens, puisqu'il ne cherche aucunement à toucher les agriculteurs conventionnels). Le ministre de l'agriculture ne doit pas s'étonner si la dynamique de conversion vers l'agriculture biologique ralentit en 2014-2015, et sans doute encore les années suivantes. Il faut montrer une incroyable méconnaissance des réalités économiques et psychologiques des agriculteurs pour croire que ces derniers vont s'engager dans un mode de production dont il apprennent qu'il est de moins en moins soutenu !

     

    Seul un soutien clair et pérenne à l'agriculture biologique peut créer les conditions du dépassement de la crainte socio-psychologique. Ce soutien doit s'appuyer explicitement sur les bénéfices environnementaux et sociaux de la bio, et doit donc par définition être national et s'appliquer à toutes les filières. Prétendre que certaines filières ou certains territoires pourraient être « abandonnés », c'est nier les raisons scientifiques, environnementales et sociales qui fondent le changement d'agriculture. En revanche, il est parfaitement raisonnable de réserver ce soutien aux fermes intégralement en bio, et il pourrait être plafonné (si possible en valorisant l'emploi, grâce à un plafond par actif).

     

    Les acteurs de l'agriculture biologique, soutenus par des associations de consommateurs et de protection de l'environnement, ont lancé une mobilisation pour exiger la pérennisation de l'aide aux agriculteurs certifiés bio (appelée par l'administration « aide au maintien », mais par les paysans bio « rémunération de reconnaissance » puisqu'il s'agit bel et bien de rémunérer un service rendu qui permet à la société des économies bien plus importantes). N'hésitez pas à signer la pétition et à interpeler vos élus régionaux et nationaux. Dans un communiqué de septembre 2014, la Fédération Nationale d'Agriculture Biologique rappelle que l'Union Européenne elle-même alerte la France sur la faiblesse des moyens qu'elle alloue à l'agriculture biologique.

     

    [Edit du 11 mars 2015 : Un arrêté signé en catimini fin février 2015 par le ministre de l'agriculture (et publié le 7 mars) réduit rétroactivement de 25 % les aides au maintien pour l'année 2014. Au-delà de ses graves conséquences sur l'équilibre économique des fermes concernées, cette décision incompréhensible est l'archétype des choix catastrophiques créant une profonde insécurité financière et psychologique rédhibitoire pour le développement de l'agriculture biologique. Cf. un article sur le sujet]

     

    La bio est-elle un horizon ou un gadget ?

     

    Comme je l'ai déjà expliqué, l'obsession de l'actuel ministre de l'agriculture pour une « agro-écologie » qui n'est qu'un aménagement marginal de l'agriculture conventionnelle (au contraire de celle dont parlent Nature & Progrès ou Pierre Rabhi) conduit à brouiller dramatiquement le message... et à disperser les politiques publiques.

     

    Contrairement à un usage admis depuis 15 ans en France, certaines mesures agro-environnementales (MAE) de la nouvelle Politique Agricole Commune pourront être supérieures à l'aide à la conversion bio – pour des efforts techniques et des bénéfices environnementaux bien moindres. Il ne s'agit pas là de règles européennes, mais bien d'un choix d'application de ces MAE en France. C'est à la fois un signal extraordinairement défavorable à l'agriculture biologique, forcément démobilisateur pour les agriculteurs en questionnement, et un pur scandale éthique : aider davantage ceux qui font moins d'effort ! Ici encore, il sera trop facile – et très malhonnête – de constater le ralentissement des conversions biologiques, puisqu'un tel dispositif ne peut que dissuader les conversions dans les productions concernées (notamment en grandes cultures).

     

    La moindre des choses, le B-A-BA d'une politique agricole cohérente, est que l'aide à la conversion bio soit d'un montant supérieur à toute autre MAE. C'est une évidence non-négociable, dont le refus discrédite ceux qui ont arbitré en faveur du dispositif actuel.

     

    Des conditions préalables à toute politique sérieuse

     

    Bien entendu, les conditions que je viens de présenter sont nécessaires mais non suffisantes. Elles doivent s'accompagner d'un changement du cadre politique et réglementaire, de façon à mettre fin aux distorsions de concurrences (coût du travail, orientation des subventions, externalisation des coûts sanitaires de l'agriculture conventionnelle) qui défavorisent actuellement la bio. Il est également indispensable de proposer aux paysans une évolution progressive leur permettant d'avancer vers la bio à leur rythme et en fonction de l'histoire et de la structure de leur ferme : j'en avais parlé dans un précédent billet.

     

    Mais j'insiste sur l'inconséquence des décideurs politiques lorsqu'ils prétendent soutenir l'agriculture biologique tout en envoyant aux agriculteurs des messages exactement opposés. Les agriculteurs ne sont pas des machines mais des humains. Croire qu'il suffit d'affirmer hypocritement que l'on soutient la bio, tout en agissant à l'inverse, méprise la capacité des paysans à entendre les signaux politiques, et témoigne chez ces hommes politiques d'une méconnaissance stupéfiante des dimensions psychologiques et culturelles de toute activité humaine.

     

     

     


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    Dans les années 1980, la France fut, de façon éphémère, l'un des pays où l'agriculture biologique s'était le plus rapidement implantée significativement. Il faut dire qu'à cette époque, il suffisait de quelques centaines de paysans bio pour être en tête du classement européen... Depuis les années 1990, en revanche, la France est très en retard sur ses voisins – et même sur le reste du monde – en matière de développement de l'agriculture biologique, malgré des « rattrapages » relatifs à certaines périodes (1998-2002, 2009-2011).

     

    Une demande pourtant en forte croissance

     

    Cette situation est d'autant plus paradoxale que la demande de produits issus de l'agriculture biologique est très supérieure à l'offre depuis plusieurs décennies, et ne cesse en outre d'augmenter. Elle prend plusieurs formes. D'abord, les enquêtes annuelles sur la consommation alimentaire en France montrent que la consommation de produits bio augmente de plus de 10 % par an depuis la fin des années 1990, ne descendant que deux fois et très ponctuellement à 9 %. Cette croissance dite « à deux chiffres » est un phénomène remarquable qui ferait rêver tout entrepreneur, surtout lorsqu'elle se maintient pendant une aussi longue durée. Ainsi, non seulement il existe un véritable appel d'air du marché pour les produits biologiques, mais en outre il s'agit d'une tendance profonde, témoignant d'une véritable évolution des attentes citoyennes. Une croissance aussi forte et aussi continue ne peut absolument pas être définie comme un effet de mode ! Il s'agit bien d'une dynamique sociale de long terme, sécurisante pour les acteurs agricoles et qui devrait attirer fortement l'attention des décideurs politiques.

     

    Ensuite, l'intérêt sanitaire et environnemental de l'agriculture biologique a si bien fait ses preuves que de plus en plus de collectivités s'engagent dans l'introduction de produits bio dans leurs cantines (scolaires surtout, mais aussi parfois administratives) – bien sûr en grande partie sous la pression des parents d'élèves. Un article récent de Reporterre témoigne du renforcement régulier de cette implication. La croissance des produits biologiques dans la restauration hors-domicile pourrait être spectaculaire... si l'offre suivait. La demande non-satisfaite est très élevée dans ce domaine, de nombreuses communes ne parvenant pas à trouver des produits bio en quantité et régularité suffisante pour approvisionner leur cantine scolaire. En outre, ce marché particulier offre une garantie extrêmement précieuse pour les acteurs agricoles, puisque les lois Grenelle avaient fixé un objectif de 20 % de produits biologiques dans les restaurants administratifs dépendant de l'État et dans les cantines scolaires à l'horizon 2012. Loin d'être atteint (ou même approché) à l'échelle nationale, cet objectif devrait être structurant pour les agriculteurs et coopératives agricoles, qui savent qu'ils peuvent s'engager en bio avec des risques limités.

     

    Fruits et légumes à RungisSigne des temps, le marché national de Rungis va ouvrir en 2015 un espace dédié à l'agriculture biologique – Photo l'Rbio

     

    Des filières conventionnelles en crise

     

    D'un autre côté, les agriculteurs conventionnels sont confrontés à des crises multiples. L'élevage laitier est un exemple édifiant. Lors de la crise laitière de 2009, les élevages dits intensifs (dont le caractère intensif est très discutable compte-tenu des surfaces cultivées en Amérique du Sud pour les nourrir) ont été fortement fragilisés, tant leur équilibre financier est précaire ; beaucoup d'entre eux ont mis la clef sous la porte ou ont dû s'endetter encore plus et se fragiliser encore davantage. À l'inverse, les éleveurs herbagers ou biologiques n'ont pas été mis en danger. À l'exception des grands céréaliers, qui bénéficient à la fois d'une rente éhontée de la part de la Politique Agricole Commune et de prix de vente élevés grâce à la spéculation sur les matières premières, tous les autres systèmes agricoles conventionnels sont sur la corde raide. Dans ces conditions, la conversion à l'agriculture biologique devrait très souvent être une solution précieuse pour sécuriser des débouchés et réduire la précarité financière.

     

    La loi de l'offre et de la demande est une imposture

     

    Si l'économie fonctionnait comme le prétendent la plupart des économistes, la cause serait entendue : les agriculteurs français se convertiraient massivement à l'agriculture biologique. Ce n'est pourtant pas le cas ! Il faut en effet se défaire du mythe de la loi de l'offre et de la demande. Comme l'a montré Fernand Braudel, un tel ajustement ne peut fonctionner que dans une économie villageoise basée sur la proximité et le troc. Dans toutes les autres situations, il est illusoire et fantasmatique. Dès lors que des intermédiaires interviennent, ils ajoutent leurs intérêts, leurs choix et leurs biais. Dès lors qu'un État existe, il crée des distorsions de concurrence (censées être vertueuses et privilégier le bien commun, mais très souvent archaïques dans le domaine agricole et défavorisant les agricultures riches en emploi ou respectueuses de l'environnement). Dès lors que l'activité concernée demande du temps et des compétences longues à acquérir, tout ajustement demande un long délai et connait une forte inertie. Dès lors que des contraintes physiques (climat, sol...) s'ajoutent, l'ajustement est encore plus complexe à réaliser : même si la demande en noix de coco était considérable, les agriculteurs métropolitains ne tenteraient pas pour autant de planter des cocotiers...

     

    Les trois grands freins au développement de la bio

     

    C'est une réalité élémentaire, qui échappe trop souvent aux décideurs et aux économistes : un agriculteur ne change pas de production de gaîté de cœur, et ne le fait qu'après hésitations et incitations. Changer de mode de production en agriculture, c'est aussi lourd à décider et à gérer que changer de métier pour un autre travailleur. La réticence au changement se focalise sur trois grandes peurs.

     

    La première est la peur technique. Arriverai-je à assimiler les techniques spécifiques à la bio ? Et puis, est-ce que l'agriculture biologique fonctionne et parvient à gérer les maladies, parasites et autres problèmes ? Cette peur est renforcée par la méconnaissance qu'ont la plupart des agriculteurs (ainsi que des citoyens et élus, d'ailleurs) de ce qu'est réellement l'agriculture biologique. Puisqu'ils croient qu'il s'agit de « la même chose sans la chimie », ils sont fondés à douter de sa réussite technique. Comme je l'ai rappelé dans l'un de mes premiers billets puis dans un billet plus récent, cette crainte est infondée. La bio n'est pas du conventionnel sans chimie, mais d'autres pratiques systémiques, qui posent les bases d'un organisme agricole bien plus résilient, bien plus stable, et à terme bien plus performant, que l'agriculture conventionnelle. Pour lever cette peur technique, il faut des formations, bien sûr, mais aussi et surtout un accompagnement par des paysans déjà engagés en bio. Trop souvent, les formateurs agricoles et les techniciens des Chambres d'Agriculture et des coopératives enseignent des techniques simplement « sans chimie » restant basées sur les impasses de l'agriculture conventionnelle (cultures pures, variétés standard, spécialisation...), sans connaître réellement les changements systémiques nécessaires. Seuls des paysans déjà en bio, épaulés par des techniciens spécialisés dans la bio et bien formés, peuvent apporter les compétences nécessaires à la transition réussie d'une ferme. Cet accompagnement professionnel s'appuie par définition sur les Groupements d'Agriculture Biologique qui regroupent les paysans biologiques et en conversion, mais qui sont malheureusement peu soutenus actuellement.

     

    La deuxième peur est économique. Est-ce que je gagnerai ma vie en passant en bio ? Est-ce qu'il existe des filières économiques pour écouler mes produits sans que je doive passer une énergie démesurée à les inventer moi-même ? Cette peur peut assez facilement être écarté de nos jours. Oui, des filières bio existent (grâce au travail exemplaire réalisé par les pionniers de la bio), oui, cette agriculture est rémunératrice. Mieux encore, comme dit plus haut, elle offre beaucoup plus de sécurité sur ce plan. En outre, si les distorsions de concurrence qui défavorisent la bio étaient gommées, les produits bio pourraient être vendus moins chers que les produits conventionnels tout en rémunérant mieux leurs producteurs ! L'avenir leur appartient.

     

    La troisième peur est la plus sous-estimée, alors qu'elle est peut-être la plus puissante. Il s'agit de la peur socio-psychologique. Cette notion inclut notamment la peur du regard du voisin (extrêmement déterminante dans le monde agricole) et l'insécurité sociale. Dans une région où les paysans bio sont peu nombreux, lorsqu'un agriculteur se convertit en bio il doit changer pratiquement tout son réseau social. Conseiller de la Chambre d'Agriculture, groupe d'échange technique, conseiller et commercial de la coopérative, parfois même coopérative de matériel en commun : tout l'environnement humain est remis en cause et va changer. Cela est aussi pesant que lorsqu'un salarié déménage à plusieurs centaines de kilomètres de son emploi actuel et doit changer à la fois de collègues et de réseau social.

     

    Dans ces conditions, le changement de pratiques ne peut s'engager que si le nouveau mode de production est fortement « porté » par les pouvoirs publics, que si le paysan sent qu'il sera soutenu dans la durée et qu'il s'engage dans un projet d'avenir bénéfique à toute la société. Et c'est bien là que le bât blesse. Les politiques agricoles – y compris le théorique plan Ambition bio 2017 récemment lancé – ne remplissent actuellement pas du tout ces conditions. Mais j'y reviendrai dans mon prochain billet.

     

     


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    Alors que les semences sont au cœur de toute agriculture (elles constituent, avec l'eau et la terre, l'une des trois conditions premières pour engager une culture), elles sont souvent négligées dans les politiques publiques, et laissées aux mains de logiques commerciales hélas bien éloignées du bien commun.

     

    Même certaines initiatives apparemment vertueuses, comme celle de l'association Avaaz qui avait lancé [Edit : en 2014] une grande levée de fonds pour créer une « banque de semences » mondiale accessible par internet, peuvent être extrêmement perverses et très éloignées d'une agriculture réellement autonome et écologique. Comprendre le danger de ce type de projet nécessite au préalable quelques bases agronomiques en matière de semences.

     

    Une plante co-évolue avec son milieu et les humains

     

    La plupart des agriculteurs et des agronomes utilisent indifféremment le terme de graine ou de semence. C'est pourtant là l'héritage d'une vision réductionniste de l'agriculture, celle-là même qui nous conduit dans une impasse. Non, une graine ne produira pas « mécaniquement » la plante souhaitée.

     

    Dans l'approche systémique que j'ai esquissée dans mes précédents billets et qui est au cœur de l'agriculture biologique (ou agroécologie paysanne), une plante agricole est nécessairement et impérativement en co-évolution. Elle est profondément reliée à un écosystème et à des humains. Toute modification sociale va modifier l'évolution d'une plante, puisque cette dernière va devoir s'adapter à la conduite technique, aux exigences artisanales ou industrielles de sa transformation, aux goûts des consommateurs, etc. Toute évolution climatique ou perturbation de l'écosystème va modifier les interactions de la plante avec son environnement, donc sa croissance, ses mécanismes de résistance, sa composition minérale, etc.

     

    Cette interaction est illustrée de façon inattendue par les modifications sociales au Bangladesh. Dans ce pays, ce sont traditionnellement les femmes qui choisissent les épis ou les fruits à conserver pour faire des semences, ce sont les femmes seules qui peuvent pénétrer dans les seed-houses où les semences sont conservées, ce sont les femmes qui décident quelles graines semer telle année dans telle parcelle. Cela constitue de toute évidence une dimension essentielle à leur statut social, qui rééquilibre d'autres faits sociaux valorisant les hommes. Or, la généralisation des semences industrielles dans le cadre de la mal nommée « révolution verte » a bouleversé cet équilibre. En effet, lorsque les semences doivent être achetées tous les ans, qui s'en charge ? Bien évidemment les hommes, puisque ce sont eux qui gèrent l'argent. En un geste, c'est tout un pan du statut social féminin qui s'est retrouvé effacé. Le choix de semences standardisées achetées tous les ans a des conséquences considérables (et très négatives) sur le statut des femmes au Bangladesh.

     

    Femme bangladeshi dans une seed-house - Photo J. Caplat

     

    Cette co-évolution est un élément fondamental et majeur. Elle permet de comprendre pourquoi une semence, c'est-à-dire la transmission temporelle d'une plante, ne peut absolument pas se réduire à la simple graine. Une semence, c'est une graine + des savoirs techniques + un environnement. Oublier l'un ou l'autre, c'est brader l'intelligence, c'est pratiquer une agronomie au rabais.

     

    Une semence n'est pas figée

     

    Bien sûr, une plante peut s'adapter à de nouveaux environnements. Il n'est pas question de figer une semence dans un environnement limité. Mais toute transmission d'une graine dans un nouvel écosystème ne peut pas être présenté comme la translation d'une semence. Pour que « semence » il y ait, il faut accepter que cette graine soit semée dans ce nouvel environnement, donne une nouvelle plante, qui produise des graines, elles-mêmes semées au même endroit, et ainsi de suite pendant 2, 3, voire 10 générations. Ensuite seulement, la plante d'origine sera acclimatée, réadaptée au nouvel environnement. Pour qu'il y ait véritablement transport de la semence dans un nouvel environnement, il faut compter plusieurs années. Le déplacement de la graine ne suffit pas.

     

    Le cas des savoirs techniques est plus évident et élémentaire à comprendre. Transmettre une graine sans indiquer la conduite technique qui y est liée, ce n'est certainement pas transmettre une semence. Sans les savoirs paysans correspondant à la variété spécifique concernée, une graine n'est qu'une ébauche, qu'une page blanche. Ici encore, le temps peut permettre de retrouver, de réinventer des savoirs... mais il est bien plus sérieux et efficace de les transmettre en même temps que la graine.

     

    Ni patrimonialisme, ni chauvinisme

     

    L'agriculture biologique se tourne souvent vers les semences anciennes. Ce choix n'est pas motivé par une sacralisation de « l'ancien », ni par une illusion qu'une variété « d'ici » serait forcément meilleure qu'une variété d'ailleurs. C'est simplement une nécessité agronomique. Les semences anciennes sont un réservoir de biodiversité et d'adaptabilité. Contrairement aux semences standardisées, les semences anciennes offrent une grande variabilité génétique... et peuvent encore évoluer et s'adapter. Les variétés végétales doivent non seulement être adaptées au milieu de culture, mais aussi et surtout adaptables et évolutives. Elles s'ajustent en permanence, génération après génération, au milieu naturel qui évolue lui-même en permanence. C'est la raison pour laquelle il est incohérent et absurde de créer des « banques de graines », qui conservent dans des frigo des graines (et non pas des semences !) figées dans un état passé et hors-sol. Des études du CNRS (publication en cours) montrent qu'après un simple délai de 20 ans, des graines remises en cultures sont déjà devenues inadaptées à leur ancien milieu, tant celui-ci a évolué entretemps.

     

    L'échange des graines « libre et non-régulé » est une aberration

     

    Les paysans, en France et ailleurs dans le monde, revendiquent le droit d'échanger librement des semences. Cette revendication est fondamentale et cruciale. Les règlementations actuelles entravent cette liberté, voire la nient entièrement, et obligent les paysans à employer des semences standardisées, sélectionnées depuis 70 ans (voire plus) de façon réductionniste sans tenir compte des milieux naturels, adaptées exclusivement à une agriculture chimique et industrielle.

     

    Mais le droit d'échanger librement des semences ne peut pas être réduit, par schématisme, au droit d'échanger des graines sans aucune régulation. Cette confusion est gravissime.

     

    D'abord, tout échange commercial (avec contrepartie financière) doit donner lieu à des garanties. Qu'un sachet de graines soit vendu par une entreprise multinationale, un semencier artisanal ou une association, la moindre des choses est qu'il contienne bien l'espèce et la variété indiquée, et que les graines aient un taux de germination correct. Refuser d'apporter cette garantie dans le cadre d'un échange marchand, c'est revendiquer l'ultralibéralisme, c'est demander à l'acheteur d'assumer tous les risques, c'est indigne et hypocrite. Pire encore : l'absence de régulation signifie l'impossibilité de toute interdiction des OGM, avec les conséquences qui peuvent en découler ! Un échange gratuit de gré à gré peut se passer de toute régulation formelle, car la régulation est alors assurée par le contact social ; un échange marchand (surtout à grande distance) doit faire l'objet de régulations collectives élémentaires.

     

    Ensuite et surtout, une graine n'est pas une semence. Transmettre (même gratuitement) une graine sans transmettre dans le même temps le savoir technique qui y est lié est une négation des paysans (ou des jardiniers) et de la réalité de l'agriculture. Transmettre une graine en faisant croire qu'elle produira forcément la même plante dans un milieu naturel différent de celui de sa sélection est une imposture : les acquéreurs doivent être prévenus que l'adaptation à un nouvel environnement agro-climatique peut prendre plusieurs générations !

     

    Seuls des échanges de proximité et « de paysan à paysan » peuvent assurer une bonne transmission des savoirs liés à la graine... et donc une véritable circulation d'une semence, au sens complet et vivant du terme. Cela n'interdit bien sûr pas un commerce de graines, mais il doit être régulé et humble. De nombreux semenciers artisanaux (notamment spécialisés en agriculture biologique et biodynamique) sont d'ailleurs parfaitement conscients de cet aspect et conçoivent leur activité en articulation avec la sélection paysanne. Aucune démarche n'est exclusive, tant qu'il n'y a pas de malentendu sur les limites ou les partis-pris de chacune.

     

     





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