•  

    La Journée de la Terre mettait cette année l'arbre à l'honneur. Voilà une occasion d'insister sur le rôle central que peut, et que doit, jouer l'arbre dans l'agriculture de demain.

     

    Maraîchage entremêlé d'arbres (sud Massif Central) - Photo J. Caplat

     

    Un malentendu européen

     

    Alors que les arbres sont intimement intriqués avec l'agriculture traditionnelle africaine, sud-américaine et asiatique, ils ont longtemps été vus par les agriculteurs européens comme des adversaires. Cet aveuglement et ce contresens sont peut-être des conséquences de la logique des défrichages des 1.000 dernières années, où l'agriculture se concevait comme une victoire sur la forêt. Ils relèvent plus sûrement et de toute façon d'une logique réductionniste, consistant à « réduire » l'agriculture à des modèles simplistes oubliant les interrelations entre les éléments du système.

     

    En effet, à première vue, les arbres font baisser les rendements : ceux-ci sont plus faibles en dessous des branches, tout les agriculteurs le constatent. En revanche, ils n'ont longtemps pas disposé des outils scientifiques pour constater que les rendements sont plus importants au milieu d'une parcelle cernée d'arbres qu'au milieu d'un espace dénudé, ce qui est « perdu » sous l'arbre étant regagné plus loin. Si l'on élargit le regard en intégrant la temporalité, le bénéfice des arbres est encore supérieur puisqu'ils enrichissent les sols à long terme, année après année. Enfin, il ne faut pas oublier que l'arbre lui-même produit de la biomasse utilisable pour l'agriculture (branches servant de fourrage d'appoint), le chauffage, l'alimentation humaine (châtaignes, noix, cerises, pommes, olives...) ou l'artisanat et l'industrie (bois d'œuvre).

     

     

    Stabiliser et enrichir les sols

     

    Quoi de plus fertile qu'un sol forestier ? Sans aucune intervention humaine, les forêts construisent des sols stables, riches en matière organique et extrêmement bien structurés. Outre la fertilité durable procurée par la matière organique (débris de feuilles, de brindilles et de végétaux herbacés qui s'incorporent progressivement au sol), les sols forestiers possèdent une structure exceptionnelle, c'est-à-dire qu'ils sont à la fois aérés et souples, ce qui permet la circulation de l'air et de l'eau, et d'une stabilité incomparable (ils ne se délitent pas sous la pluie, ils maintiennent une cohérence même lorsqu'ils sont soumis à des outils mécaniques ou des incidents climatiques). Cet équilibre fécond entre souplesse et solidité hors norme s'explique par plusieurs caractéristiques des arbres.

     

    En protégeant la terre des pluies violentes et des vents, les forêts évitent son érosion et son compactage. Par le bris régulier et épars de brindilles et par la chute saisonnière des feuilles, les forêts apportent au sol une matière organique riche et particulièrement facile à incorporer aux argiles. Par des systèmes racinaires complexes, profonds et denses, les arbres émiettent la roche, aèrent la terre, et évitent la constitution de mottes compactes ou de glacis limoneux. Enfin, les racines denses et profondes permettent littéralement d'irriguer le sol, c'est-à-dire de faciliter l'infiltration des eaux de pluie, ce qui leur évite de stagner ou de ruisseler, et ce qui permet leur stockage dans la matière organique des sols et leur réutilisation en saison sèche.

     

    L'arbre agit donc sur le sol par dessus et par dessous. Par dessus, il l'enrichit et le protège. Par dessous, il l'émiette, le structure, l'aère et l'irrigue. Une vraie merveille agronomique.

     

     

    Un support de biodiversité

     

    J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer dans d'autres billets l'importance de renouer un lien fertile entre agriculture et environnement. Il est urgent, et vital, que les agriculteurs cessent de considérer le milieu naturel et les organismes sauvages comme des adversaires qu'il faudrait contrôler voire éliminer. L'agriculture n'a de sens que lorsqu'elle est inscrite dans son environnement, c'est-à-dire lorsqu'elle s'appuie sur lui au lieu de le combattre. Il ne s'agit pas de lutter contre le milieu naturel, mais de savoir en émerger de façon positive et dynamique.

     

    Dans cette perspective, l'arbre devient incontournable. Je devrais plutôt écrire « les arbres », car une diversité d'essences est hautement souhaitable : il ne faut pas reproduire à l'échelle des arbres l'erreur d'uniformité qui caractérise nos cultures agricoles. Les arbres représentent des milieux de vie et des abris pour toute une flore et une faune exceptionnelle – bien au-delà des insectes et oiseaux auxquels nous pouvons spontanément songer.

     

    En particulier, les arbres jouent un rôle précieux de régulateur agricole. En abritant des insectes prédateurs de certains parasites, en hébergeant des oiseaux, des chauves-souris et des batraciens, les haies et les arbres isolés permettent de limiter les attaques contre les cultures et d'en améliorer les rendements. Dans les fermes céréalières, par exemple, la présence de haies conduit à limiter les dégâts des limaces et à éviter que ces dernières ne détruisent une partie des jeunes pousses. Elles abritent en effet des carabes (sortes de scarabées), dont aussi bien les larves que les adultes se nourrissent de limaces. Même la présence de lierre peut être positive, car ce végétal sert de refuge hivernal pour les coccinelles, qui se nourriront ensuite des pucerons en les régulant.

     

    À l'heure où certains ministres ou chercheurs exaltent le biocontrôle, c'est-à-dire le remplacement d'une partie des pesticides chimiques par l'achat régulier d'insectes prédateurs d'autres insectes (ce que l'on appelle les auxiliaires des cultures), il convient de rappeler que la véritable agroécologie ne consiste pas à acheter chaque année des insectes exogènes – mais à permettre leur vie permanente et leur reproduction sur la ferme, dans le cadre d'un écosystème cohérent ! Pourquoi acheter sans cesse des coccinelles ou des carabes, alors qu'il suffit de maintenir des haies pour qu'ils s'installent durablement sur place ?

     

    Il ne faut pas oublier enfin que les arbres sont extrêmement utiles aux animaux... domestiques. La santé (et la productivité) d'un troupeau disposant d'ombre en été et d'abris contre le vent sont nettement meilleures que celles d'un troupeau laissé dans un pré nu.

     

    Pré-verger - Photo P. Van Lerberghe / Association française d'agroforesterie

     

    Un générateur de mycorhizes

     

    Un sol vivant abrite de nombreux micro-champignons (jusqu'à 60 % de sa biomasse). Or, les champignons ne pratiquent pas la photosynthèse et doivent s'associer à une autre forme de vie pour en récupérer de la matière organique et notamment des sucres. La forme la plus fascinante d'association est la mycorhize, symbiose entre les mycéliums des micro-champignons et les racines (rhizomes) des plantes et des arbres. La mycorhize permet de mettre en commun les éléments minéraux et l'eau absorbée par les différents organismes qui s'y relient, les champignons jouant alors un rôle d'intermédiaires... rémunérés en nature.

     

    Ainsi, ce réseau permet non seulement de multiplier par 10 la surface racinaire brute et la puissance d'extraction de l'eau interstitielle, mais surtout de connecter et d'optimiser les facultés des différentes plantes : récupération des pluies légères par les plantes à enracinement superficiel, pompage des eaux profondes par les plantes à enracinement profond, absorption des éléments minéraux de la roche-mère par les arbres à enracinement profond, etc. Toutes ces ressources deviennent dès lors disponibles pour l’ensemble des végétaux connectés !

     

    Même si de nombreuses espèces végétales, y compris agricoles, peuvent développer une mycorhize, la présence d’arbres est un facteur crucial, à la fois parce qu'ils vont servir de réseau structurant autour duquel la mycorhize s’organise, et parce que leur enracinement profond va apporter des ressources hydriques et minérales précieuses à l’ensemble des plantes ainsi reliées. Sans arbres, une mycorhize ne met en commun que les ressources superficielles d'un sol ; avec des arbres bien choisis, elle apporte aux plantes des ressources profondes issues de la roche-mère ou des nappes phréatiques.

     

     

    Des associations à inventer

     

    Contrairement aux autres agricultures du monde, l'agriculture européenne dispose de peu de savoirs sur l'intégration des arbres. Bien sûr, il a existé des systèmes de prés-vergers où les animaux pâturaient sous des arbres fruitiers, mais ils restaient peu développés et peu étudiés par les agronomes et administrateurs. Bien sûr, la vigne traditionnelle méditerranéenne incluait des arbres (et des cultures !), mais elle a été remplacée depuis longtemps par des territoires uniformes de vigne pure.

     

    Des agriculteurs, le plus souvent en agriculture biologique, cherchent heureusement à retrouver et inventer des systèmes dits « agroforestiers ». Cela peut prendre la forme de prés-vergers, de plantations d'arbres dans des cultures céréalières, de reconstitution de haies plus diversifiées en diminuant la taille des parcelles, de permaculture, etc. Le choix des essences n'est pas toujours simple. Ainsi, des arbres au feuillage très épais peuvent être utiles en milieu méditerranéen où les pluies estivales sont rares et intenses, car leur feuillage amortit l'impact des orages (ce qui évite l'érosion) tout en permettant quand même à la pluie de pénétrer plus doucement jusqu'au sol... mais ils sont alors inadaptés à des climats plus tempérés avec des pluies estivales plus fréquentes et légères, car ils intercepteront les pluies fines en les empêchant de parvenir au sol. L'accès des cultures au soleil est un autre impératif dont la solution variera selon les régions. Différentes formes d'adaptation sont envisageables : au climat, à la composition de la terre, à la topographie, aux champignons du sol, etc. Toutes ces expérimentations prennent du temps compte-tenu de la durée de croissance d'un arbre ! C'est donc tout un champ de recherche qui est encore ouvert pour les agronomes et les paysans.

     

    Quoi qu'il en soit, les arbres sont un facteur primordial de la stabilité d'un milieu face aux aléas climatiques, de sa résilience. Les agricultures traditionnelles des milieux non-tempérés ont su intégrer cette évidence à leurs pratiques. La période de dérèglement climatique qui s'amorce nous impose désormais de faire de même.

     

    Sarrasin et noyers

     

     

    NB : Pour en savoir plus sur l'agroforesterie, les expériences paysannes sur le sujet, et les programmes de recherche et de développement : Association française d'agroforesterie

     

     

     

     


    7 commentaires
  •  

    L'interview qui suit a été réalisée par Adeline Baldacchino pour le site de la revue Ballast, qui souhaitait débattre des conséquences agricoles du TAFTA (traité transatlantique, également désigné sous le sigle GMT). Je la reproduis avec son autorisation. Pour la retrouver dans une belle mise en page, avec introduction spécifique et lien vers d'autres articles de Ballast, vous pouvez la lire directement sur leur site.

     

     

    Ballast : Le Grand marché transatlantique (GMT) appelle à une homogénéisation des normes qualités entre les États signataires. Craignez-vous, et si oui pourquoi, qu'il entraîne automatiquement un nivellement par le bas ? Avez-vous des exemples de normes qualité qui seraient en danger immédiat dans un tel contexte ?

     

    Jacques Caplat : En matière agricole, le nivellement par le bas n'est pas une hypothèse mais un projet explicitement revendiqué par certains acteurs. Les États-Unis, par exemple, ont l'intention de contester les normes appliquées en Europe en matière d'élevage. Les premières visées sont l'interdiction des hormones de croissance pour les bovins, le traitement des carcasses de volailles à l'eau chlorée, et les règles de bien-être animal en général. Le syndicat étatsunien d'élevage porcin prévoit ainsi de remettre en cause les restrictions sanitaires européennes en matière de confinement des animaux et d'utilisation d'additifs alimentaires nocifs (comme la ractopamine, qui dope la croissance des porcs et qui est interdite en Europe du fait de sa dangerosité).

     

    Un tel nivellement signifie non seulement l'arrivée d'aliments de qualité douteuse (ou produits au prix de la souffrance animale et de la destruction de l'environnement), mais également une fragilisation des paysans européens. Face à la concurrence déloyale d'aliments produits sous des normes laxistes, l'agro-alimentaire européen n'aura d'autre choix que de réclamer l'abandon des normes européennes (pourtant absolument indispensables sur le plan sanitaire et environnemental) ou de délocaliser les productions dans les pays les moins exigeants. Il en résultera une généralisation des crises agricoles du type de celle que connaît l'élevage actuellement, avec industrialisation, destruction d'emplois et délocalisation maximale.

     

    Blé paysan et biologique en région de bocage - Photo J. Caplat

     

    L'Organisation mondiale du commerce (OMC) a déjà condamné l'Union européenne à verser des indemnités à Monsanto pour sa politique restrictive vis à vis des OGM. La signature du GMT ferait disparaître la possibilité même de telles mesures de protection. Quelles en seraient les conséquences pour l'agriculture européenne ?

     

    Une autorisation automatique des OGM pourrait conduire à un désastre. D'abord sur le plan environnemental, avec la banalisation des plantes transgéniques : les OGM résistants aux herbicides conduisent à augmenter l'usage de ces pesticides (en particulier le glyphosate, dont le caractère cancérigène vient d'être reconnu par les instances sanitaires internationales) et à renforcer les mécanismes de résistance chez les plantes indésirables ; les transferts de gènes dans la nature pourront avoir des conséquences incalculables ; et certains chercheurs nord-américains commencent même à proposer des insectes transgéniques dont l'effet sur la chaîne biologique risque d'être catastrophique. Ensuite sur le plan sanitaire, avec une exposition accrue des consommateurs aux produits transgéniques et aux pesticides qui leurs sont liés. Enfin sur le plan économique, avec une accentuation dramatique de la dépendance des agriculteurs vis-à-vis des multinationales semencières et agro-industrielles.

     

    En particulier, la généralisation des OGM est incompatible avec le développement de l'agriculture biologique, à la fois à cause de la dissémination irréversible de gènes modifiés vers les cultures voisines et de la perte totale d'autonomie paysanne en matière de semences. La seule démarche semencière cohérente avec l'agriculture biologique ou l'agroécologie est celle qui recrée une co-évolution entre plantes agricoles, environnement et pratiques paysannes. Étant à l'exact opposé de cette démarche, les OGM bafouent les fondements de l'agroécologie et entravent le développement de la bio. Or, l'agriculture biologique est plébiscitée par les citoyens européens. De ce point de vue, le traité transatlantique conduirait à un véritable « coup de force » antidémocratique, imposant aux consommateurs européens un modèle agricole dont ils ne veulent pas et, pire, rendant impossible l'évolution agricole souhaitée par l'immense majorité.

     


    Quels sont les types de mobilisation les plus efficaces pour résister à la force de frappe des entreprises transnationales mues par des intérêts exclusivement économiques ? Peut-il exister un « lobbying » citoyen et positif, suffisamment structuré pour forcer la porte des négociations ?

     

    Ce lobbying citoyen peut exister et être efficace ! La mobilisation en France contre les OGM l'a démontré : en 2008, un gouvernement et un président résolument pro-OGM ont interdit la culture d'OGM sur notre territoire. C'était le résultat d'une mobilisation multiforme, incluant des actions de résistance civile (les fauchages), des manifestations, des explications scientifiques (rappelons que les chercheurs en génétique fondamentale sont dans leur grande majorité hostile aux cultures OGM), des articles dans la presse et sur internet, des sondages édifiants prouvant que 80 % des Français ne veulent pas de cultures transgéniques, des pétitions, des chaînes sur les réseaux sociaux, etc. Au fil des années, le signal est devenu de plus en plus clair et ferme, et même un gouvernement pro-OGM a fini par être obligé de l'écouter.

     

    La mobilisation citoyenne ne passe plus par les seules manifestations ou pétitions – ce qui ne veut pas dire que ces dernières soient inutiles, car elles contribuent à la prise de conscience et à l'expression collective. Je suis convaincu que le « contrepoids » citoyen passe aujourd'hui par la combinaison de plusieurs outils, notamment internet en général et les réseaux sociaux en particulier. Mais ces derniers ne sont efficaces que s'ils sont nourris par des associations et des scientifiques responsables, et s'ils se combinent avec des formes plus classiques. Quoi qu'il en soit, la mobilisation citoyenne ne peut plus être centralisée et ciblée, elle doit apprendre à mettre en cohérence des modes d'action très diversifiés... et des acteurs nombreux. Ce dernier point est actuellement le plus difficile à gérer, car il suppose un dépassement des modes d'organisation actuels et l'acceptation par les associations de partager leurs actions et de ne plus contrôler l'ensemble d'une campagne. Les syndicats agricoles eux-mêmes doivent apprendre à coélaborer leur projet avec les citoyens et à faire des concessions.

     


    L'un des arguments récurrents des partisans des OGM comme de ceux du libre-échange intégral, renvoie à l'amélioration de la situation des pays les plus défavorisés d'un point de vue agricole, ou même en développement, au-delà de l'Europe. Or, dans Changeons d'agriculture (Actes Sud, 2014) vous dites par exemple qu'« il est parfaitement possible de nourrir 12 milliards d'humains avec l'agriculture biologique, sans défricher un seul hectare supplémentaire et même au contraire en reconstituant des écosystèmes dégradés ». Pouvez-vous nous expliquer à partir d'un exemple concret comme il est possible d'améliorer drastiquement la productivité d'une exploitation, voire de participer à une sortie de la pauvreté, sans pour autant en passer par les OGM ou l’agriculture industrielle ?

     

    Il faut d'abord comprendre que le modèle agricole actuel, que je désigne comme l'agriculture conventionnelle (c'est l'agriculture qui fait convention dans les instances internationales... et cela évite des qualificatifs toujours limités voire trompeurs : elle n'est pas toujours intensive, elle n'est pas seulement industrielle ou chimique) ne peut absolument pas nourrir le monde à long terme. Cette agriculture est basée sur une sélection intellectuelle et « hors-sol » des plantes et des animaux, qui conduit ensuite à artificialiser les milieux à coup d'engrais chimiques, de pesticides ou d'antibiotiques, et qui oblige les agriculteurs à devenir dépendants d'un système agro-industriel de plus en plus cynique.

     

    Contrairement à ce qu'affirment certains agronomes focalisés sur des expérimentations conduites dans des conditions artificielles et théoriques, ce modèle conventionnel n'est pas performant. Ces agronomes et ces industriels ne considèrent que des résultats ponctuels dans des parcelles contrôlées – selon leurs normes artificielles. Il n'est pourtant pas compliqué de mesurer les rendements réels dans les fermes réelles à travers le monde ! Cette mesure de la réalité, qui intègre par nécessité l'effet de la durée (succession des cultures) et de l'environnement, démontre qu'aujourd'hui, dans les pays non-tempérés, les rendements de l'agriculture biologique sont supérieurs aux rendements de l'agriculture conventionnelle1. Ainsi, en Inde, les agronomes conventionnels affirment, sur la base de leurs parcelles expérimentales, que leur modèle permet des rendements de riz de 10 tonnes par hectare et par an, ce qui serait le double des 5 tonnes obtenues par l'agriculture biologique. C'est tout simplement faux. La mesure des vraies champs dans les vraies fermes (et sur le long terme, alors que les agronomes en question ne prennent en compte que les « bonnes années ») prouve que les rendements du riz conventionnel en Inde ne sont que de 3 à 4 tonnes par hectare et par an en moyenne pluriannuelle. Autrement dit, les 5 tonnes du riz biologique, qui sont également constatées sur le terrain, leur sont supérieures.

     

    La situation est plus complexe en Europe. Chez nous, les règles sur l'achat des semences, la fiscalité du travail, l'absence de techniques ancestrales en matière d'agroforesterie ou de cultures associées (et la faiblesse des fonds de recherche dédiés à la bio), les aides de la Politique Agricole Commune (PAC), etc., créent une terrible distorsion de concurrence au détriment de l'agriculture biologique. Pourtant, même dans notre situation qui est « la plus défavorable à la bio », il est possible de montrer la supériorité des techniques biologiques. Ainsi, en Languedoc-Roussillon, Pascal Poot, un maraîcher installé sur des terres caillouteuses et arides, parvient à obtenir sans aucune irrigation des rendements de 15 kg par pied de tomate ou d'aubergine, ce qui a même conduit l'INRA (institut national de la recherche agronomique) à s'y intéresser de près. Ses « outils » sont à l'exact opposé de l'agriculture conventionnelle ou des OGM.

     

    D'abord, Pascal pratique une sélection adaptative à long terme. Cela signifie non seulement qu'il adapte ses plantes à son milieu (ce qui est le contraire absolu des OGM, qui sont forcément standardisés et qui obligent à adapter le milieu aux plantes), mais qu'il le fait en acceptant d'avoir une ou deux générations moins productives. Il prend ainsi le contrepied de la sélection classique, qui sélectionne à chaque génération les plantes les plus productives. Ici, accepter d'avoir une ou deux générations peu performantes permet à la lignée de s'adapter au sol et à la sècheresse... et d'obtenir ensuite des plantes bien plus performantes que celles de la sélection conventionnelle.

     

    Ensuite, Pascal a amélioré la fertilité biologique de ses sols en stimulant leur vie microbienne et en constituant une mycorhize dense. La mycorhize est une symbiose entre les racines des plantes et les mycéliums des micro-champignons du sol. Elle s'organise généralement autour des arbres, et permet de multiplier par 10 la surface d'absorption racinaire et la force de pompage de l'eau interstitielle du sol. Bien évidemment, la mise en place de cette symbiose impose de préserver les micro-champignons, et donc de proscrire tout usage de fongicides ! Plus globalement, Pascal pratique l'agriculture biologique dans sa forme la plus exigeante, ce qui lui a permis de cesser de détruire la vie de ses sols (que les pesticides affaiblissent voire ravagent), et il a enrichi sa terre en matière organique. Il optimise les arbres au lieu de les détruire, pratiquant ce que l'on appelle l'agroforesterie.

     

    Ce genre de techniques, combinant une sélection paysanne des plantes et les pratiques de l'agriculture biologique (notamment l'association de plusieurs cultures sur la même parcelle), est particulièrement efficace dans les pays non-tempérés. De nombreuses associations, comme AgriSud, AVSF (agronomes et vétérinaires sans frontières) ou les centres d'agroécologie inspirés par Pierre Rabhi, le prouvent quotidiennement et redonnent à des communautés paysannes les moyens de leur développement.

     

    Photo J. Messina - Environmental Protection Agency (1972)



    Quelle est pour vous l'échelle idéale pour le traitement des questions relatives à l'agriculture biologique notamment : est-ce encore un sujet local, national, ou bien déjà forcément un sujet confédéral (qui regarde des organisations inter-étatiques régionales) et mondial ? Faut-il plus ou moins de souveraineté ? Et de coordination internationale ?

     

    D'un point de vue concret, la question agricole doit être traitée à partir des réalités agronomiques locales. Aucun « modèle » ne peut être transposé dans l'ensemble des territoires, et c'est d'ailleurs pour cela que l'agriculture biologique se veut d'abord une démarche. La sélection adaptative, la prise en compte des fonctionnement sociaux (notamment les rôles des femmes), le choix de plantes capables de se combiner avantageusement, la meilleure manière d'enrichir la fertilité biologique des sols, l'optimisation des écosystèmes : tous ces aspects n'ont de sens que dans une gestion locale.

     

    Mais les politiques de développement ne relèvent pas que de la technique ! Par définition, elles s'insèrent dans les dynamiques institutionnelles et économiques. Or, l'échelle de ces dernières est nationale voire confédérale ou mondiale. Le développement de l'agriculture biologique, par exemple, nécessite que les agriculteurs puissent disposer d'une visibilité à moyen terme sur les aides allouées (comparativement aux aides souvent déloyales de la PAC) et sur l'organisation des marchés, et d'un cadre institutionnel stable. Dans l'état actuel des institutions et de la gouvernance agricoles, où le syndicat majoritaire productiviste et industriel règne en maître dans les organisations départementales et régionales, et où il exerce une pression à la limite du harcèlement à l'égard des élus territoriaux, aucune politique agricole réformiste n'est viable si elle est laissée à l'arbitraire local. Seule les échelles nationale et européenne permettent aux citoyens de faire entendre leur voix et de s'extraire du climat malsain que fait régner l'agro-industrie sur le terrain.

     

    Dans un monde idéal, le bien commun qu'est l'agriculture devrait pouvoir se gérer à l'échelle locale ; et les politiques de développement doivent viser à redonner aux communautés paysannes les moyens de définir elles-mêmes leurs objectifs et d'adapter leurs pratiques sans être formatées par l'agro-industrie. Dans le monde actuel, où les multinationales et les syndicats agro-industriels accaparent les pouvoirs locaux et empêchent toute évolution vers d'autres démarches agricoles, les échelles nationales et supranationales sont incontournables pour agir et structurer des alternatives. Et quoi qu'il en soit, l'organisation des filières ne peut pas se limiter au local : dans un monde de plus en plus urbain, les filières « longues » sont une réalité qui impose des stratégies nationales et internationales.

     

    Je résumerai en disant que les objectifs et les moyens doivent être élaborés à des échelles nationales (voire internationales), tandis que les modalités d'application peuvent être adaptées à chaque échelle locale – à condition que ces adaptations ne permettent en aucun cas de remettre en cause l'objectif.

     

     

    N’y a-t-il pas un paradoxe dans le fait d’établir des normes au niveau européen afin de se défendre contre les produits, notamment étrangers, de mauvaise qualité et le fait que certaines de ces normes sont aussi une partie du problème pour l'agriculture biologique, comme par exemple celle qui a interdit à Kokopelli de commercialiser certaines graines de variétés anciennes ?

     

    Je n'y vois pas nécessairement de paradoxe, car il ne faut pas confondre l'outil et son usage ! L'outil « norme » reste parfaitement indispensable, car il est le seul garant de la prise en compte de l'intérêt collectif et des externalités environnementales. La loi du marché ne peut, par définition, pas intégrer le long terme ni les pollutions. Les normes européennes sur les OGM, les pratiques d'élevage, les produits de traitement, etc., sont une absolue nécessité pour que la conscience collective (la démocratie) contrôle les pratiques égoïstes individuelles, potentiellement dangereuses voire dramatiques. Je parle ici de conscience plutôt que d'intérêt collectif, même si la plupart des acteurs réduisent la démocratie à cette dimension : au-delà des raisons « objectives » en matière de santé publique, ces normes relèvent également d'une dimension éthique et d'une ontologie (d'un rapport au monde) qui sont tout autant légitimes et indispensables que le seul « intérêt à long terme ». Même les grands penseurs libertaires ne font pas l'impasse sur ces régulations collectives, qui sont au fondement de toute société humaine.

     

    Il se trouve, bien sûr, que ces normes sont le résultat de compromis, de lobbying, de tractations parfois douteuses, d'idéologies politiques, etc. Elles sont aussi le résultat d'une histoire que l'on oublie toujours de revisiter : ainsi, certaines normes en matière de semences sont légitimes (garantir à l'acheteur que les graines germeront et correspondront à la plante achetée) tandis que d'autres, qui ont été mises en place en parallèle pour des raisons historiques, n'ont plus aucune justification sérieuse dans le monde actuel (l'obligation pour un agriculteur de recourir à des variétés inscrites sur un catalogue normé, inadapté pour l'agriculture biologique notamment).

     

    Il est également important de questionner le cadre de pensée, souvent utilisé mécaniquement. Il n'y a rien d'anormal à ce que le commerce des semences, qu'il s'agisse ou non de variétés anciennes, fasse l'objet d'une régulation collective pour éviter les escroqueries ou les manipulations (sans régulation, il serait impossible d'interdire les OGM !). En revanche, la question à poser est celle de la forme de cette régulation (comment faciliter le travail des semenciers artisanaux qui gèrent de nombreuses variétés en petite quantité ?) et celle des échanges gratuits de gré à gré. Ce qui est scandaleux, c'est surtout que les échanges gratuits de petites quantités de semences ne soient pas autorisés : ici, la régulation est tacite et directe, sans transaction financière, et ne devrait pas relever d'interdictions règlementaires (autre que le respect élémentaire des règles sanitaires).

     


    Au final, le GMT n'intervient pas en terrain vierge : depuis des années, politiques commerciales et agricoles sont sans cesse en « collision » potentielle, puisque les objectifs de l'une et de l'autre ne sont ni partagés ni hiérarchisés. Comment concevez-vous l'articulation des deux : peut-on échanger plus et mieux tout en maintenant ou en instaurant des normes de qualité suffisante ? Quelles possibles garanties institutionnelles de cette compatibilité entre des objectifs apparemment divergents (le plus bas prix versus la plus haute qualité) ?

     

    Il n'existe pas d'incompatibilité « par essence » entre des prix alimentaires bas et la qualité environnementale, sanitaire et sociale. L'actuelle contradiction entre les deux provient d'une sédimentation de politiques publiques, elle est le fruit d'une histoire que l'on omet de revisiter. Dès lors qu'il existe une organisation sociale (ce qui est une précaution rhétorique : l'apparition même d'homo sapiens présupposait une organisation sociale, elle est donc intrinsèque à l'humanité), il existe des choix collectifs, qui créent des distorsions de concurrence. La « loi de l'offre et de la demande » n'existe que dans les livres, ou à la rigueur dans des sociétés fermées basées sur le troc à très courte distance. Le moindre échange au loin, la moindre organisation économique, impliquent l'introduction d'intérêts individuels et collectifs. C'est logique, normal et inévitable. Ces intérêts et ces distorsions peuvent être égoïstes (acteurs économiques qui cherchent à augmenter leurs bénéfices) ou altruistes (politiques publiques destinées à réguler ou soutenir les échanges dans l'intérêt commun).

     

    J'insiste sur ce point : la régulation de l'agriculture (et des échanges en général) a toujours existé, même si elle n'est pas directement visible. Lorsque l'Empire romain entretenait des routes pavées, il créait une distorsion de concurrence (financée par l'impôt pour l'entretien des routes) au bénéfice des échanges agricoles par chars-à-bœufs. Lorsque la Politique Agricole Commune finance les céréaliers, elle crée une distorsion de concurrence au bénéfice de l'agriculture conventionnelle basée sur des cultures pures et la concentration des terres. Lorsque la fiscalité sociale pèse sur le travail et non pas sur le capital, elle crée une distorsion de concurrence au bénéfice de la mécanisation... qui contribue donc à l'augmentation du chômage.

     

    Les productions agricoles polluantes (élevage hors-sol, céréales industrielles, etc.) ne sont pas réellement moins chères que l'agriculture biologique, bien au contraire. Même en laissant de côté les coûts médicaux (sans doute considérables) liés aux pollutions généralisées de l'air, de l'eau et des écosystèmes, il suffit de prendre en compte les coûts de traitement de l'eau pour démontrer que l'agriculture biologique coûte moins cher que l'agriculture conventionnelle ! Un rapport du Commissariat général au développement durable, fin 2011, a établi que les coûts de dépollution des eaux dus aux seules pollutions agricoles (en ciblant strictement cette dimension agricole) sont supérieurs à 800 euros par hectare dans les zones d'alimentation de captage, qui concernent l'essentiel des espaces agricoles français. Or, si les agriculteurs recevaient 800 euros par hectare pour produire en agriculture biologique, les aliments bio pourraient être vendus à un prix inférieur à celui des produits les plus bas de gamme des magasins de discount...

     

    Le prix apparent de l'agriculture biologique est dû au fait que cette production souffre de distorsions de concurrence déloyales. Le fait que les prix de dépollution de l'eau engendrés par l'agriculture conventionnelle ne soit pas comptabilisés dans le prix de vente des aliments est un choix politique, qui crée une distorsion de concurrence. Le fait qu'une agriculture à forte main-d'œuvre comme l'agriculture biologique soit défavorisée par l'assiette actuelle de la fiscalité sociale crée une autre distorsion de concurrence. Etc.

     

    Je ne voudrais pas laisser penser qu'il y aurait ici un machiavélisme d'État ou un contrôle des politiques par un groupe de manipulateurs. Les distorsions de concurrences sont inévitables et nécessairesà condition qu'elles soient conçues pour le bien commun et qu'elles soient révisées lorsque le contexte évolue. Le problème de notre agriculture est que ces dispositifs ont été établis dans un contexte où ils semblaient logiques (l'après-guerre, quand la main-d'œuvre manquait, quand l'énergie semblait abondante, quand les infrastructures étaient financées par le mécanisme global de reconstruction), et qu'ils sont devenues inadaptés, scandaleux voire criminels dans le contexte actuel.

     

    Il est parfaitement possible d'élaborer des systèmes alimentaires mondiaux, avec des échanges de denrées, en construisant d'autres schémas d'intérêt collectif, prenant en compte l'environnement, l'effet de serre, l'autonomie des sociétés paysannes, l'emploi, etc. Mais cela demande un courage politique et, avant tout, une remise à plat lucide et sans concession des pesanteurs historiques des politiques actuelles. Quoi qu'il en soit, le temps de la glorification de l'échange « pour l'échange » est révolue. Les filières de demain devront retrouver un lien territorial, car c'est à l'échelle des territoires que se gère l'interaction avec l'environnement... et la prise en compte des attentes sociales. Des échanges internationaux ou à longue distance resteront nécessaires (pour les grandes villes) et utiles (pour les denrées dont la production est localisée, tel le cacao qu'il est impossible de cultiver en France), mais ils devront être circonscrit et ne pourront plus être un but en soi. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire, et encore moins souhaitable, d'échanger « plus » de produits agricoles à l'échelle internationale. Il faut au contraire redonner aux sociétés les moyens de leur propre alimentation (moyennant, le cas échéant, des circuits régionaux), et recentrer les échanges longue distance sur des produits de première nécessité (aide d'urgence) ou de valorisation mutuelle (cacao ou café dans le cadre d'un commerce équitable et d'une production biologique, en association avec des cultures vivrières).

     

     

    1 Cf. l'étude 2008 de l'université d'Essex (ayant comparé 37 millions d'hectares dans 57 pays) ou le rapport 2011 d'Olivier De Schutter (rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l'alimentation).

     

     


    votre commentaire
  •  

    Aujourd'hui sort en librairie le nouveau livre de Pierre Rabhi, « L'agroécologie, une éthique de vie », où le paysan-philosophe précise le sens qu'il donne à ce terme depuis plus de trente ans.

     

    Je ne jouerai pas au cachotier : il est sous-titré « Entretien avec Jacques Caplat ».

     

    Pierre Rabhi, sa fille Sophie, Laurent Bouquet, Cyril Dion et notre éditeur commun Actes Sud m'ont en effet fait l'honneur de me solliciter pour dialoguer avec lui et décliner les différents aspects de ce concept. Cet échange prend la forme d'un entretien où, bien sûr, s'exprime longuement la pensée de Pierre Rabhi. Mon rôle ne fut pas à proprement parler celui d'un co-auteur, mais plutôt celui d'un accoucheur, d'un aiguillon, d'un passeur. Mais il fut passionnant et j'espère avoir aidé Pierre à préciser son cheminement technique et philosophique, sa critique du réductionnisme scientifique, son attachement à une réconciliation entre agriculture et écologie, et les perspectives optimistes que nous pouvons formuler.

     

     

    Cet opuscule très accessible aussi bien par sa forme (80 pages) que par son prix (8 euros) devrait permettre de lever des malentendus autour du terme actuellement galvaudé d'agroécologie. Ceux qui l'emploient abusivement pour défendre une agriculture industrielle, des semences standardisées voire OGM, une « vocation » exportatrice ou le maintien des intrants chimiques ne pourront plus se cacher derrière le manque de définition.

     

    Car si quelqu'un est fondé à définir l'agroécologie, c'est bien celui qui en popularisa le concept en France et en Afrique à partir des années 1980 ! Pour sortir de la cacophonie orchestrée par les organisations agricoles et les institutions politiques, la parole de Pierre Rabhi était attendue.

     

    Dans ce livre nécessaire, le paysan-penseur replace les questions agricoles dans leurs dimensions philosophique et anthropologique – quel rapport à l'environnement ? quelle démarche scientifique ? quelles relations sociales et économiques ? – dont la technique n'est ensuite qu'une traduction. Ce faisant, il explicite les liens étroits qui unissent l'agroécologie paysanne et les objectifs initiaux de l'agriculture biologique. Sans accabler les agriculteurs conventionnels, qu'il respecte et dont il se sent frère, Pierre Rabhi rappelle que l'adoption ponctuelle de techniques isolées (biocontrôle, non-labour...) ne constitue qu'une transition nécessaire mais inachevée, et que l'agroécologie suppose une réconciliation sincère avec l'environnement et l'établissement de nouveaux rapports économiques.

     

    Ceux qui sont familiers de ce blog et de mes propres livres reconnaîtront dans les propos tenus les préoccupations des fondateurs de l'agriculture biologique et l'ambition nécessaire de refonder une agronomie systémique, reliée à l'environnement comme aux sociétés humaines. Au-delà de tout ergotage sémantique, l'important est de constater l'extrême proximité des démarches.

     

    À l'inverse, une partie de ceux qui ont repris le terme d'agro-écologie (au point de le faire inscrire récemment au Journal officiel) dévoient clairement les objectifs qu'il portait à l'origine. Les nuances sont donc infimes entre l'agriculture biologique des fondateurs (et de la majorité des paysans bio dans le monde) et l'agroécologie de Pierre Rabhi – mais l'écart est considérable avec l'agro-écologie de la FNSEA (syndicat agricole majoritaire) ou de l'INRA (institut national de la recherche agronomique). Ne nous laissons pas abuser par les mots et les chapelles, et revenons au sens profond, à l'agronomie, à l'écologie, à l'éthique, à l'élan créatif. C'est ce que permet, je l'espère, cet entretien.

     

     

     

    Pierre Rabhi, L'agroécologie, une éthique de vie – Entretien avec Jacques Caplat, Actes Sud / Colibris, 2015.

     

    … disponible bien sûr dans toutes les bonnes librairies.

     

    Pour en savoir plus, vous pouvez consulter le communiqué de presse d'Actes Sud.

     

     

     


    1 commentaire
  • L'agence Natureparif vient de publier un ouvrage collectif sur l'agriculture urbaine, auquel j'ai très modestement contribué (tous les détails à la fin de ce billet). C'est l'occasion de partager quelques réflexions sur cette pratique en progression et sur ses différentes dimensions.

     

     

    L'agriculture est également une activité urbaine

     

    La présence de parcelles agricoles en ville est considérée aujourd'hui comme une nouveauté, voire pour certain comme une incongruité. Pourtant, c'est bien au contraire leur absence qui était un phénomène récent et surprenant. De l'antiquité à l'époque moderne, en passant par le moyen-âge, les villes ont toujours imbriqué des espaces d'habitation, d'artisanat (puis d'industrie) et d'agriculture. Même si les champs proprement dit ont rapidement disparu de l'intérieur des villes, ils sont longtemps restés à leur contact immédiat, et restaient accessible en quelques dizaines de minutes de marche pour le citadin médiéval ou moderne. Surtout, le jardinage occupait, et occupe toujours sur une partie de la planète, une proportion non-négligeable de l'espace urbain.

     

    Or, la production potagère individuelle est loin de représenter des volumes marginaux. Dans les sociétés africaines ou caraïbes, le « jardin créole » ou les « cultures de case » constituent même une part essentielle de l'alimentation, apportant la majorité des vitamines de la ration quotidienne. Mieux encore ce sont ces parcelles, densément plantées, bénéficiant d'amendements organiques et valorisant la main-d'œuvre, qui expérimentent les techniques les plus pointues en matière de cultures associées et qui obtiennent les résultats les plus spectaculaires en termes de rendement à l'hectare.

     

    Deux exemples récents illustrent les performances du jardinage urbain : les États-Unis dans les années 1940 et Cuba depuis les années 1990.

     

    Lors de la Seconde guerre mondiale, l'essentiel de la main-d'œuvre masculine des États-Unis était mobilisée dans la guerre du Pacifique (et secondairement sur le front européen), ce qui mettait en péril la production agricole. La femme du président des États-Unis, Eleanor Roosevelt, fit alors la promotion du jardinage urbain sous le nom de Jardins de la victoire. Elle encouragea les femmes (et les hommes non-mobilisés) à mettre en culture les jardins, les terrains vagues et plus généralement les interstices urbains disponibles. En 1945, ces Jardins de la victoire produisaient 40 % des productions végétales du pays !

     

    Au tournant des années 1990, lors de l'effondrement du bloc soviétique, l'île de Cuba, déjà sous embargo de la part des États-Unis, s'est retrouvée sevrée des produits chimiques, sources d'énergie et matières premières qu'elle importait depuis trente ans de l'Union soviétique. Elle s'est alors massivement tournée vers la valorisation de ses ressources locales... et en particulier vers l'agriculture biologique. Non seulement elle a retrouvé son autonomie alimentaire par cette conversion massive à la bio (environ la moitié des surfaces cubaines sont aujourd'hui conduites en agriculture biologique, l'autre moitié ne recevant de toute façon que très peu de produits chimiques), mais en outre elle a réinvesti des terrains urbains ou péri-urbains. Dans ces petites parcelles environnant les habitations, appelées organoponicos, les Cubains ont réinventé les techniques élémentaires de la bio et du « jardin créole » : cultures associées, diguettes, buttes, couverture permanente du sol, etc., avec des résultats impressionnants en termes de rendement à l'hectare et de production globale. Aujourd'hui, plus de 70 % des légumes frais consommés à La Havane proviennent de ces micro-fermes.

     

    Bien entendu, l'agriculture urbaine européenne actuelle n'est pas confrontée à de tels défis productifs, et ne représente que des volumes très limités, voire infimes. D'un point de vue agricole, elle peut être considérée pour l'instant comme marginale. Pour autant, elle redécouvre une démarche qui fut importante... et qui pourrait le redevenir.

     

    La relation primordiale entre société et territoire

     

    Sur un plan anthropologique et historique, l'agriculture est l'axe qui structure les relations entre une société et son territoire. Les sociétés de cueilleurs-pêcheurs-chasseurs choisissent (depuis qu'elles connaissent et refusent l'option agricole) de s'inscrire dans un territoire qui les dépasse et qu'elles ménagent ; leur respect de l'environnement est une nécessité vitale sans quoi elles ne pourraient perdurer. Les sociétés agricoles, au contraire, ont choisi d'aménager leur territoire, d'en prendre le contrôle. Au-delà, l'agriculture a permis à nos ancêtres de réorganiser de fond en comble leur rapport au monde, en acquérant la faculté de maîtriser la vie et la mort des plantes et des animaux, c'est-à-dire de dépasser et résoudre la tension entre la conscience d'être mortel et l'envie de vivre.

     

    Croire que nos sociétés pourraient être « post-agricoles » et s'émanciper des structures anthropologiques profondes qui les fondent est une illusion dangereuse. Nous dépendons tous de l'agriculture pour manger, de l'eau pour boire, de l'air pour respirer. Nous dépendons tous de territoires ruraux pour voyager (serait-ce d'une ville à une autre), pour prendre des vacances ou des week-end, pour exporter nos déchets, pour faire du sport, pour disposer d'oxygène renouvelé par les plantes, etc.

     

    Aucune société ne vit hors-sol, celles qui l'ont essayé ont rapidement disparu. L'un des enjeux du XXIe siècle est par conséquent de rétablir une connexion consciente, fertile et responsable entre les humains de plus en plus majoritairement urbains et leurs territoires. Son échec conduit à deux crises apparemment distinctes mais qui ne sont que deux facettes d'un même problème. D'une part est apparu une caste d'agriculteurs-entrepreneurs vivant en vase clos, décidant entre eux des choix agricoles, se partageant entre eux des aides publiques opaques et considérant l'agriculture et les territoires ruraux comme leur seule propriété. D'autre part les citadins perdent toute conscience de leur relation (de dépendance et de créativité) vis-à-vis des territoires et de la nature, ce qui explique une grande partie de leur sous-estimation dramatique des questions écologiques et conduit aussi bien à la crise climatique qu'à la disparition massive des espèces ou à la pollution généralisée de l'air urbain.

     

    Ces deux crises n'en font qu'une, dont la résolution passe par la réappropriation sociale de l'agriculture, c'est-à-dire la reconnexion des villes avec les espaces ruraux. Vaste programme, qu'il faut bien commencer modestement par des gestes et des démarches à portée de tous. L'agriculture urbaine est l'un de ceux-là, et sans doute l'un des plus importants.

     

    Agriculture urbaine - Photo Biodiville

     

    Redécouvrir le rapport au vivant et au temps

     

    C'est pourquoi l'agriculture urbaine doit avant tout être une pratique active et personnelle. Il ne s'agit pas de constituer une nouvelle catégorie sociale segmentée, des « agriculteurs urbains » qui constitueraient 1 % de la population des villes et qui apporteraient, dans leur magnanimité, nourriture et résilience partielle à des concitoyens dépendants. Une telle solution ne ferait que déplacer le double problème évoqué plus haut. L'agriculture urbaine doit au contraire chercher à impliquer l'ensemble des habitants de la ville, c'est-à-dire des populations dont l'activité agricole n'est ni le métier ni la vocation. Elle doit impérativement refuser de reproduire les erreurs qui ont conduit aux crises écologiques actuelles (donc bannir les produits chimiques), et relever d'une forme d'éducation populaire.

     

    Cette pratique peut prendre la forme de jardins partagés, de plate-bandes pavillonnaires ou décliner différentes formes de « jardins suspendus » : bacs sur balcons, potagers sur les toits, etc. En cas de fort développement, ces derniers seront à terme confrontés au problème de l'origine et de l'acheminement de la terre utilisée, mais ils peuvent également en créer peu à peu par compostage et fixation. L'agriculture urbaine peut également inclure des micro-élevages de poules (valorisant les déchets) ou, à l'échelle des parcs et jardins, de moutons utilisés pour l'entretien des espaces verts.

     

    En pratiquant ces activités, les citadins retrouvent le lien à la terre glèbe, aux saisons, aux organismes vivants. La météo cesse d'être une question de confort superficiel et redevient un facteur de vie. Les plantes recommencent à être comprises en interaction entre elles et avec les insectes. En outre, et c'est loin d'être anodin, l'aliment retrouve une valeur au sens complexe du terme. Une fois conscients de la réalité agricole, des contraintes géo-climatiques et saisonnières, mais aussi des possibilités inouïes des techniques s'appuyant sur le vivant au lieu de le combattre, les citadins auront toute légitimité pour reprendre leur place dans les délibérations et décisions au sujet des territoires agricoles et de leur gestion.

     

    Enfin, il n'est pas indifférent que la plupart des mouvements pour l'agriculture urbaine créent des formes d'organisation collectives dynamiques, égalitaires, intrégratrices et solidaires, qui dépassent largement leur objet premier. Et si la vie en ville se réinventait par l'agriculture ?

     

     

    Pour approfondir le sujet, autour de plusieurs dizaines de contributions d'experts et de praticiens, en France et à travers le monde, lire Agriculture urbaine – Vers une réconciliation ville-nature, sous la direction d'Antoine Lagneau, Marc Barra et Gilles Lecuir, Éd. Le passager clandestin / Natureparif, 2015.

    Voir la présentation du livre sur le site de l'éditeur.

     

     

     


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires